Opinion Valérie Lapointe-Gagnon

D’une aliénation à l’autre

« La question, messieurs, est de savoir comment créer les conditions qui permettront aux Canadiens de l’Ouest d’avoir confiance en leur rôle dans la Confédération.

Êtes-vous prêts à faire preuve d’une égale préoccupation et d’une égale volonté de comprendre les problèmes d’aliénation et d’inégalité auxquels l’Ouest canadien est confronté et d’agir en conséquence ? »

À quelques détails près, ces mots auraient pu être prononcés par le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney. Ils sont toutefois tirés d’un discours de l’un de ses prédécesseurs, le créditiste Harry Strom, qui s’adressait alors au premier ministre Pierre Elliott Trudeau et à ses homologues provinciaux lors de la conférence constitutionnelle fédérale-provinciale de février 1969.

Les propos de Strom recèlent un caractère contemporain. En 1969 comme en 2019, les Prairies se sentent négligées dans une fédération que l’on juge contrôlée par les « élites » du centre.

À l’époque, la question qui brûle toutes les lèvres est : « What does Quebec want ? » Comment satisfaire ce Québec qui ne veut plus de cette fédération niant sa spécificité ? 

Plusieurs étaient prêts à aller loin en matière de décentralisation de la fédération pour contenter le désir d’autonomie de la province francophone. Alors que l’on discutait du projet de loi sur les langues officielles, Strom recevait une myriade de lettres de citoyens provenant de partout à travers le pays l’enjoignant à refuser une politique répondant à un problème « fabriqué » dans l’Est. À cette conférence fédérale-provinciale de 1969, il s’est donc levé pour plaider la cause de l’Ouest.

Il y explique les raisons du sentiment d’aliénation de l’Ouest qui, comme aujourd’hui, est alimenté par des frustrations économiques. Il critique ces tarifs créés pour favoriser les industries du centre, notamment l’industrie automobile, au détriment des matières premières des Prairies. 

Strom souligne également le manque de représentation de l’Ouest dans les coulisses du pouvoir à Ottawa, dans les cercles où sont prises les décisions qui comptent. Il arrive avec une série de demandes et se sert de la colère de sa population pour faire pression sur le reste du pays en affirmant que tant que l’Ouest ne sera pas écouté, il ne pourra accueillir de manière positive des projets venant du centre, comme cette Loi sur langues officielles et les demandes de révision constitutionnelle du Québec.

Petit saut en 2019. Jason Kenney défend un fair deal pour l’Alberta, aspirant, comme Strom 50 ans plus tôt, à une transformation de la place de la province sur la scène canadienne.

Il souhaite l’abolition de la taxe sur le carbone, une révision du calcul de la péréquation et un transfert du régime de pension fédéral au provincial. Il exploite ce sentiment d’aliénation en rappelant son existence sur de nombreuses tribunes et se plaint du pouvoir des « élites laurentiennes ».

Stratégie de diversion

Ainsi, pendant que tout le monde parle du Wexit et du sentiment d’aliénation de l’Ouest, on en oublie ce qui est en train de se passer sur le terrain albertain. Une remarquable stratégie de diversion.

Alors que Jason Kenney se présentait comme un créateur d’emplois lors de la dernière campagne électorale, son gouvernement fait toute une série de mises à pied qui risquent d’affaiblir de manière durable les systèmes de santé et d’éducation : 250 postes à l’Université de Calgary et d’autres à venir, plus de 500 infirmières de première ligne, plusieurs milliers de postes dans le domaine de la santé d’ici 2023, et de nombreux fonctionnaires ont perdu ou vont bientôt perdre leur emploi.

Le gouvernement Kenney déroule le tapis rouge au privé en étouffant le public.

Le commissaire aux élections, qui enquêtait sur le financement illégal d’un candidat à la direction du Parti conservateur uni, s’est également fait congédier récemment à la suite de l’adoption d’un projet de loi. Cette décision a été vivement contestée à la Législature par l’opposition, qui a cité une série d’experts dénonçant cette mesure. Jason Kenney a remis en question la qualité des recherches de l’une de ces expertes, professeure de sciences politiques à l’Université de Calgary.

À côté de ces postes éliminés et de ces tactiques douteuses pour condamner au silence les universitaires et un commissaire indépendant, il y a l’intrusion du gouvernement dans les contenus des programmes scolaires enseignés dans les écoles secondaires, qui formeraient des écologistes et des jeunes trop critiques de l’industrie du pétrole.

La colère de l’Ouest est réelle. Elle a toujours existé. Elle est l’un des signes de l’équilibre précaire, voire du dysfonctionnement de la fédération canadienne.

Cette colère s’est manifestée sous différentes formes à travers le temps et a servi de levier de négociation à certains premiers ministres qui souhaitaient contrebalancer le poids de l’Est. En 1969, c’est à la Loi sur les langues officielles que s’en prend Strom. En 2019, Kenney s’attaque à la taxe sur le carbone et aux discours antipipelines. Il s’en prend à une fédération qui néglige les intérêts économiques de sa province en ne soutenant pas les travailleurs du pétrole, tandis que son gouvernement s’acharne contre d’autres groupes de travailleurs.

Alors que des manifestations s’organisent pour lutter contre le démantèlement des services provinciaux, la colère de l’Alberta s’exprime de plus en plus contre un gouvernement déconnecté des intérêts de sa population.

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