Analyse

La question de l’urne

Alors que la session parlementaire tirait à sa fin, en juin, le premier ministre Justin Trudeau a pris le chemin de Montréal afin de participer à une activité de financement du Parti libéral du Canada.

Devant une centaine de partisans qui avaient déboursé chacun 800 $ pour l’entendre, le premier ministre a affirmé que la lutte contre les changements climatiques s’imposerait naturellement comme l’enjeu dominant de la prochaine campagne électorale. Il était alors convaincu d’être en mesure de mettre en échec son principal adversaire, le chef du Parti conservateur Andrew Scheer, sur les questions liées à l’environnement. Et pour l’aider dans cette stratégie, il avait recruté le militant écologiste bien connu Steven Guilbeault, qui a depuis été confirmé candidat libéral dans la circonscription de Laurier–Sainte-Marie.

Depuis quelques semaines, Justin Trudeau s’active aussi en Ontario pour mettre en relief les effets dévastateurs des compressions budgétaires du gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford. Il est allé jusqu’à annoncer des investissements fédéraux ponctuels de 26,8 millions pour rétablir par exemple les services d’aide juridique aux réfugiés et aux immigrants de l’Ontario, durement touchés par les coupes imposées par la province. Les libéraux cherchent ainsi à faire de l’austérité, advenant que les conservateurs prennent le pouvoir à Ottawa cet automne, la question de l’urne en associant Doug Ford à son cousin fédéral Andrew Scheer.

Mais la publication hier du rapport du commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mario Dion, qui blâme sans ménagement Justin Trudeau pour ses agissements dans le dossier SNC-Lavalin, propulse une autre question à l’avant-scène de l’actualité politique : l’éthique du premier ministre lui-même.

Dans son rapport, M. Dion conclut que le premier ministre a enfreint la Loi sur les conflits d’intérêts en se servant de sa position d’autorité pour tenter de convaincre son ancienne ministre de la Justice et procureure générale, Jody Wilson-Raybould, d’intervenir en faveur de SNC-Lavalin pour éviter à la firme de génie de Montréal un procès criminel en lien avec ses activités en Libye.

Le verdict de Mario Dion – attendu depuis des semaines par les partis de l’opposition – est tombé à environ un mois du déclenchement des élections fédérales. 

Justin Trudeau doit se rendre chez la gouverneure générale Julie Payette au plus tard le 15 septembre pour lui demander de dissoudre le Parlement afin de permettre la tenue d’un scrutin le 21 octobre. Son verdict a eu pour effet de relancer immédiatement l’affaire SCN-Lavalin, qui a provoqué une saignée des appuis aux libéraux dans les sondages au printemps dernier. Cette affaire, qui a dominé les travaux des Communes pendant des mois, a aussi entraîné la démission de deux ministres, Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott, forcé le départ d’un proche collaborateur et ami de Justin Trudeau, Gerald Butts, en plus d’ébranler la confiance des troupes libérales envers leur chef.

Les stratèges libéraux croyaient bien que le pire de la tempête provoquée par cette saga politico-juridique était derrière eux. Les sondages des dernières semaines semblaient leur donner raison. Dans plusieurs coups de sonde, le Parti libéral avait réussi à réduire à des poussières l’écart qui le séparait du Parti conservateur dans les intentions de vote. Mais le gouvernement Trudeau a toujours refait le plein de ses appuis durant l’été depuis qu’il est au pouvoir, comme d’autres gouvernements ont réussi à le faire avant lui.

Dès hier, certains se sont amusés sur les réseaux sociaux à décrire Mario Dion comme « le James Comey du Canada », une allusion à l’ancien directeur du FBI congédié par le président des États-Unis Donald Trump parce qu’il avait refusé de mettre fin à l’enquête sur les possibles liens entre l’équipe de campagne de ce dernier, alors qu’il était candidat républicain, et la Russie.

Si des libéraux s’employaient à minimiser les dommages que pourrait causer ce rapport – « On connaissait déjà les détails de cette affaire. Ce n’est pas comme le roman-savon qu’on a vu au jour le jour au printemps. Je ne crois pas que cela va durer plus de 48 heures », a insisté hier soir un stratège –, il n’en demeure pas moins que c’est la deuxième fois que Justin Trudeau se fait taper sur les doigts par le bureau du Commissariat aux conflits d’intérêts et à l’éthique depuis qu’il est au pouvoir.

La première fois, c’était en décembre 2017, quand l’ancienne commissaire Mary Dawson a conclu que le premier ministre avait enfreint la Loi sur les conflits d’intérêts en passant des vacances familiales dans l’île privée du richissime Aga Khan, du 26 décembre 2016 au 4 janvier 2017, alors que la fondation de ce dernier faisait du lobbying auprès du cabinet pour obtenir des subventions du gouvernement canadien.

« Je prends la responsabilité entière », avait alors réagi M. Trudeau. 

Il s’était inscrit en faux avec certaines des conclusions de Mme Dawson. Mais « à l’avenir, nous allons nous assurer de travailler avec la commissaire pour qu’on ne soit pas dans des situations de conflit d’intérêts », avait-il promis.

Hier, le premier ministre a tenu des propos semblables. « Je suis en désaccord avec certaines de ses conclusions, [mais] j’accepte ce rapport entièrement, et je prends la pleine responsabilité pour tout ce qui s’est passé », a-t-il déclaré durant une conférence de presse à Niagara-on-the-Lake.

Toutes les questions des journalistes, sauf une, ont porté sur les conclusions du commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique. « Une partie fondamentale de ma job, c’est de défendre les intérêts de tous les Canadiens », a insisté Justin Trudeau, tout en gardant son calme. Il a reconnu que « des erreurs » avaient été commises et que « ce qui s’est passé n’aurait pas dû se passer ».

Le mea culpa édulcoré du premier ministre sera-t-il suffisant pour tourner rapidement la page sur cet autre rebondissement de l’affaire SNC-Lavalin ? Cela risque d’être un défi de taille, car la Gendarmerie royale du Canada a fait savoir hier soir qu’elle comptait passer au peigne fin les conclusions du rapport du commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique afin d’évaluer si des gestes illégaux ont été commis par certains des principaux acteurs.

Discrète depuis l’éclatement de cette affaire en février, la GRC confirme donc pour la première fois qu’elle s’y intéresse. Justin Trudeau peut encore riposter vigoureusement aux attaques de ses adversaires politiques, qui se frottent déjà les mains à l’idée de reprendre l’offensive sur l’affaire SNC-Lavalin. Mais quand les policiers décident de s’en mêler, le rapport de forces change du tout au tout.

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