Opinion Boucar Diouf

Or noir et Far West canadien

C’est presque jubilatoire de voir cette chicane entre l’Alberta et la Colombie-Britannique ayant comme toile de fond un oléoduc. En général, quand une empoignade de cette nature s’invite dans la confédération, c’est de l’Ouest vers le Québec que le flux d’insultes se déplace. 

Le dernier à goûter violemment à ce « Québec bashing » sur fond d’oléoduc, c’est Denis Coderre lorsqu’il a porté l’opposition de la Communauté métropolitaine de Montréal au pipeline Énergie Est. Il a essuyé des tirs nourris de politiciens albertains et saskatchewanais qui n’ont pas oublié d’affubler le Québec de noms d’oiseaux pas très poétiques. On a même poussé la note jusqu’à nous demander de rembourser l’argent du pétrole qui a servi à payer la péréquation.

Mais, cette fois-ci, ce sont deux gouvernements néo-démocrates qui s’affrontent de plus en plus ouvertement. Celui de Rachel Notley projette même de sanctionner la Colombie-Britannique en limitant les livraisons de gaz et de pétrole vers cette province. 

Comme quoi il y a un nouveau problème dans la famille canadienne, que j’aime bien comparer à un ménage polygame dont le mari confortablement installé à Ottawa essaye de fédérer des intérêts parfois divergents.

Or, on le voit bien, ce qui fait le bonheur de l’Alberta ne fait pas celui de la Colombie-Britannique et le mari se trouve actuellement dans une fâcheuse position. Peut-il trancher la question sans s’attirer la foudre de l’une ou l’autre des épouses et ainsi donner des munitions à ses adversaires ? Pas vraiment. 

Tous les maris polygames savent qu’ils sont assis sur le cratère d’un volcan qui peut exploser d’un jour à l’autre. Et quand les chicanes de ménage qu’on voudrait étouffer prennent toute la place, le désespoir du phallocrate n’est jamais loin. La nouveauté dans cette crise, c’est que ce n’est pas la femme la plus subversive qui est au centre de la dispute. Je parle ici de celle qui a essayé deux fois de divorcer unilatéralement sans succès ; celle qui est encore partagée entre sa volonté de sacrer le camp, son envie de rester et sa peur d’affronter les lendemains de divorce avec un lot d’incertitudes. 

Le cas de cette coépouse francophone dans ce ménage pluriel risque d’ailleurs de faire couler beaucoup d’encre avec ce rendez-vous électoral québécois qui approche à grands pas. Chaque parti qui aspire au pouvoir a en effet sa façon de voir la place de cette contestataire nation dans la polygamie fédérale. 

Le Parti québécois viendra nous dire que la seule solution, c’est de quitter le mari irrespectueux et inéquitable et de se prendre en main. Mieux vaut vivre seule que de rester dans un mariage qui bat de l’aile. Mais avec deux tentatives de divorce qui n’ont pas vraiment marché, il considère que le prochain mandat éventuel ne sera pas le bon pour tenter de nouveau de plier bagage. 

Le Parti libéral, lui, c’est un peu comme la femme qui ne veut pas passer pour une victime de la polygamie et qui finit par se convaincre que son mariage bien inéquitable va pour le mieux.

Pour cause, toute tentative de révolte du PLQ envers Ottawa risque d’être récupérée par ses adversaires nationalistes ou autonomistes pour mieux crier leur aversion ou leur malaise dans cette union qu’ils considèrent comme abusive. 

En plus des clivages traditionnels entre indépendantistes et fédéralistes, il y a désormais le cas de la Coalition avenir Québec, qui considère qu’il y a du bon dans ce mariage et se donne comme mission, une fois au pouvoir, de raisonner le mari pour qu’il change d’attitude et soit plus à l’écoute des préoccupations de l’épouse francophone qui s’est longtemps sentie désavantagée. L’intention est bien noble, mais comment faire trembler le conjoint quand la peur de voir la femme prendre le large n’est plus au calendrier ? Refuser d’être acquise et montrer des signes ostensibles de rébellion est la seule façon de garder le mari polygame sur le qui-vive et d’arriver à le faire plier. Que l’on soit du côté de ceux qui veulent partir ou de ceux qui veulent rester dans la polygamie canadienne, se battre pour se faire respecter est bien plus logique que fermer les yeux et se boucher les oreilles pour mieux s’imaginer que tout va pour le mieux. 

Dans cet échiquier déjà bien complexe, le Bloc québécois fait office du meilleur ami de la femme francophone qui espionne et rapporte des informations pour aider à combattre les partisaneries qui la désavantagent.

La polygamie canadienne est faite de telle sorte que vouloir plaire à la majorité anglophone, et surtout à la plus puissante des femmes qui est l’Ontario, nécessite parfois de tordre le bras au Québec. Dans cette atmosphère de compétition, avoir une amie rapporteuse est un atout. Cette alliée capable de crier les injustices sur le perron de l’église ne change pas le tout-puissant mari, mais le ramène parfois à l’ordre et le pousse à rester à l’écoute. 

Cette présence alliée permet indéniablement de parer les coups bas et ça, l’histoire nous l’a démontré dans bien des dossiers, dont la reconnaissance de l’existence du déséquilibre fiscal par le gouvernement fédéral. Si ce n’étaient pas de tous les drapeaux rouges levés par le Bloc depuis son existence, Ottawa nous aurait suffisamment passé de sapins pour reboiser entièrement la forêt boréale. 

Je suis de ceux qui croient que dans le contexte actuel, le Bloc est bien plus là pour défendre les intérêts du Québec que pour promouvoir la souveraineté à Ottawa. Mais l’état désolant de la situation du Bloc semble pointer vers la sagesse de mon grand-père qui enseignait que le lignage qui va s’éteindre se dispute une poule dans la rue pendant que sa maison brûle.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.