Chronique Lysiane Gagnon

Le séisme italien qui ébranle l’Europe

Emmanuel Macron sera-t-il le dernier Européen ? Celui qui éteindra les lumières quand l’Union européenne, ce beau défi, aura chaviré sous la pression des flots migratoires ?

Espérons que non, mais le paysage n’annonce rien de bon. Les gagnants des dernières élections en Italie sont un parti d’extrême droite xénophobe, la Ligue du Nord, et le Mouvement 5 étoiles, une bande d’amateurs soi-disant « anti-système », qui est devenue le premier parti de la péninsule en raflant tout le sud du pays.

La droite traditionnelle, dirigée par un Berlusconi qui, dans ce contexte turbulent, faisait figure de « modéré », est en mode survie, et la gauche sociale-démocrate, dans le même état que le Parti socialiste en France, c’est-à-dire aux soins intensifs.

La résistance

Pendant ce temps, l’Allemagne tient le fort, mais à grand-peine. Angela Merkel, à la tête d’une coalition de centre droit, a remporté de justesse les élections de l’automne dernier, et réussi, à force de compromis, à se rallier les sociaux-démocrates pour reformer la « grande coalition » qui avait si longtemps occupé le pouvoir. Mais nul ne sait combien de temps cet arrangement pourra tenir.

Le SPD, en déclin électoral, a fini par s’y résoudre, de mauvais gré et sans enthousiasme, afin d’éviter de nouvelles élections… lesquelles ouvriraient toute grande la porte à l’extrême droite de l’AfD, qui est en progression depuis l’arrivée de plus d’un million de migrants dans le pays avec la bénédiction de Mme Merkel, qui a payé cher le prix de sa générosité.

La chancelière, qui amorce péniblement son dernier mandat, est politiquement fragilisée, et guère en mesure de copiloter avec la France la réforme des institutions qui pourrait sauver l’Europe.

L’Europe centrale a déjà succombé à la droite ultranationaliste et xénophobe, qui est au pouvoir en Pologne et en Hongrie, et très forte en République tchèque et en Slovaquie. Elle est à un cheveu du pouvoir en Autriche et en Bulgarie, et imprègne fortement les politiques des pays du nord. L’exemplaire et vertueuse Scandinavie n’est plus ce qu’elle était…

Même si l’acte de divorce n’est pas encore officiel, le Brexit prive l’Union européenne de l’influence bénéfique qu’aurait pu représenter la Grande-Bretagne, qui avait la distinction d’être la plus ancienne démocratie libérale de l’Union avant de tomber sous la coupe des démagogues qui l’ont précipitée hors de l’Europe à coups de mensonges éhontés.

La France est donc, pour l’instant, la seule grande puissance entièrement vouée au renforcement de l’Europe, parce que le gouvernement très pro-européen d’Emmanuel Macron a la chance de gouverner quasiment sans opposition.

N’oublions quand même pas que l’an dernier, la moitié des Français avaient voté, au premier tour de la présidentielle, pour des partis europhobes d’extrême droite et d’extrême gauche.

Depuis, Marine Le Pen, discréditée par sa mauvaise performance au second tour, se débat avec ses propres dissidents. Jean-Luc Mélenchon, le chef de France insoumise, a perdu de sa superbe. Ses talents de tribun amusaient les badauds en campagne électorale, mais en chef de groupe à l’Assemblée nationale, il a l’air d’un vieux ténor dont personne n’écoute les radotages incendiaires. Même les syndicalistes les plus radicaux prennent bien soin de ne pas s’y associer et négocient directement avec le pouvoir exécutif.

Mais si le gouvernement français a réussi à faire passer ses réformes intérieures sans trop de remous (notamment la loi controversée libéralisant le marché du travail), il n’en va pas de même pour ses projets de réforme européens.

Ainsi, le projet-chouchou du président Macron (l’institution de politiques budgétaires communes) se heurte à l’opposition des huit pays du nord, qui craignent de devoir payer pour la mauvaise gestion des pays du sud. La France, qui est un pays à la fois du nord et du sud, peut comprendre les uns et les autres, mais n’arrivera pas à grand-chose si l’Allemagne, aspirée par ses problèmes internes, ne met pas l’épaule à la roue.

L’Italie bascule

Et maintenant, l’Italie ! La troisième économie européenne, cette Italie qui jusqu’ici avait toujours été, malgré sa désorganisation politique, un membre solide de l’Union européenne, est tombée dans le camp des europhobes.

La Ligue du Nord de Matteo Salvini, qui militait autrefois pour l’autonomie des riches régions du nord fatiguées de payer pour les « parasites » du sud, s’est recyclée en parti national. Son discours anti-immigration a réussi à séduire la région de Rome, pendant que le Mouvement 5 étoiles balayait tout le sud du pays.

Fondé par un clown retraité, ce parti est aujourd’hui dirigé par Luigi Di Maio, un jeune homme de 31 ans à la personnalité fade et aux idées indéfinies. Il paraît moins fantasque que Beppe Grillo mais son CV est ultra-mince : il a fait de vagues études de droit et divers petits boulots, par exemple gardien de sécurité dans un stade.

Le Mouvement 5 étoiles a joué la carte de « l’outsider » et promis un revenu annuel garanti, tout en misant sur le ressentiment des Italiens contre l’Europe qui les a laissés seuls face à l’afflux de migrants par la Méditerranée.

La Ligue de Matteo Salvini est plus structurée, et plus vindicative dans son opposition à l’Europe et à l’immigration.

Pour l’heure, l’Italie nage dans la confusion car la comptabilité électorale n’est pas terminée. Le mode de scrutin comprend en effet des éléments de représentation proportionnelle, ce qui complique la répartition des sièges parlementaires et explique en partie la montée des formations naguère marginales comme la Ligue et le Mouvement 5 étoiles. (L’Allemagne, d’ailleurs, est elle aussi aux prises avec le fléau de la proportionnelle, ce qui l’oglige à former des gouvernements de coalition.)

Comme aucun parti n’a de majorité, on s’attend à de longues tractations de coulisses, car tant M. Salvini que M. Di Maio se jugent en droit de réclamer le poste de premier ministre.

Nous reviendrons la semaine prochaine sur les raisons du séisme politique qui ébranle l’Italie et, par conséquent, toute l’Europe.

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