Éditorial François Cardinal

AVENIR DE LA PRESSE ET DES MÉDIAS ÉCRITS
Une « patente », vraiment ?

Il y a quelque chose de sinistre et de profondément troublant à lire et à entendre tous ces commentateurs et acteurs du monde médiatique qui ont enterré La Presse ces derniers jours… avec un plaisir non dissimulé.

Comme s’ils se frottaient les mains en décrétant l’échec de La Presse+ et en prédisant celui de la « patente » à but non lucratif annoncée en début de semaine. Un peu plus et ils se réjouissaient à l’idée que 500 personnes perdent leur emploi…

Pourtant, les médias écrits devraient éviter de se lancer des roches, car ils évoluent tous dans une maison de verre aujourd’hui. Ils sont tous plus fragiles les uns que les autres depuis la disparition de leurs revenus traditionnels. Car la dure réalité, c’est qu’aucun journal au pays, qu’il soit numérique ou papier, n’est épargné par l’érosion des revenus publicitaires au profit de Facebook et de Google. Aucun.

Et il ne suffit pas de montrer du doigt les difficultés du concurrent pour que ses propres difficultés disparaissent comme par enchantement.

Aujourd’hui, l’info se trouve gratuitement sur le web ; même chose pour les petites annonces. Les revenus publicitaires baissent chaque année, de même que le nombre de lecteurs prêts à payer pour un journal papier.

D’où la nécessité de réinventer le modèle d’affaires des médias écrits. Une nécessité qui a d’abord amené La Presse à prendre le virage tablette, avec plus de succès qu’on le prétend (un indice, le plus important tirage de La Presse papier avait été de 220 000 exemplaires, alors que La Presse+ est consultée sur 260 000 tablettes chaque jour).

Et, aujourd’hui, le journal qui n’en est plus tout à fait un franchit un pas de plus vers sa transformation : il largue les amarres avec son actionnaire des 50 dernières années, Power Corporation, pour devenir la propriété d’une structure à but non lucratif et ainsi, diversifier ses revenus.

La nouvelle en a surpris plus d’un, au point où certains ont hurlé au coup monté en se rappelant que le dernier budget fédéral ouvrait la porte à la philanthropie. « Faut quand même pas nous prendre pour des valises », a même lancé une commentatrice qui ne connaît manifestement pas grand-chose aux journaux.

Or le recours à la philanthropie et à une structure à but non lucratif par les médias ne sort pas de la cuisse de Jupiter ni de celle de Mélanie Joly. Au contraire, cette structure n’a rien d’inédit.

Elle est même plutôt populaire dans le monde anglo-saxon, The Guardian étant l’exemple le plus évident. « La Presse se joint à un grand nombre de médias nord-américains qui ont choisi de devenir des organismes à but non lucratif, a indiqué le professeur Christopher Ali, de l’Université de Virginie, en entrevue à Radio-Canada cette semaine. Le Philadelphia Inquirer l’a fait en 2016, et il y a eu d’autres exemples comme le Texas Tribune, The Marshall Project, Mother Jones et ProPublica, qui ont tous réussi à faire fonctionner ce modèle. »

D’ailleurs, lors des consultations menées en 2016 en vue de l’élaboration d’un rapport sur l’avenir des médias, à la demande du gouvernement Trudeau, des appels en faveur de l’intégration de la philanthropie au sein du journalisme canadien se faisaient entendre à chaque événement.

Pour l’auteur du rapport, Edward Greenspon, cela s’explique notamment par le fait que les acteurs exclusivement numériques de l’industrie des médias, particulièrement la nouvelle génération d’entreprises dirigées par des milléniaux, sont très enthousiasmés par la perspective d’un vaste bassin de capitaux à rendement social.

Et plusieurs fondations philanthropiques se sont déjà montrées intéressées par l’idée d’investir dans le journalisme, en reconnaissant qu’il s’agit là d’un maillon vital pour toute société démocratique.

Après tout, si « l’avancement de la religion » peut justifier la création d’un organisme de bienfaisance, l’avancement de l’information vitale pour le choix démocratique devrait pouvoir le faire aussi, comme l’a fait remarquer Edward Greenspon.

Il faut en venir à l’évidence : les revenus qui permettaient le maintien des grandes salles de nouvelles au pays connaissent une baisse vertigineuse qui semble irrémédiable. Mais cela, bien sûr, ne rend pas moins important le besoin d’être bien informé.

C’est pour ça que bien des pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont ajouté la philanthropie aux sources de revenus potentiels des médias, sans que cela mette en question l’indépendance et l’intégrité des journalistes qui travaillent dans ces médias.

C’est pour ça que le Globe and Mail a annoncé à ses employés son intention de créer un OBNL pour financer des projets d’enquêtes journalistiques.

Et c’est pour ça que La Presse a opté pour un modèle qui lui permet, en plus de demander de l’aide gouvernementale, d’évoluer au sein d’une structure à but non lucratif.

Non pas pour répondre directement à une ligne du dernier budget fédéral, mais pour apporter les changements nécessaires à la pérennité de sa mission.

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