Alexandre Boulerice

Grosse commande pour le NPD au Québec

Ses proches collaborateurs l’appellent affectueusement Bou-Bou. Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, compte sur lui pour protéger les acquis du parti au Québec. Le député de Rosemont – La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, est bien conscient de l’énorme défi qui l’attend d’ici octobre 2019. Malgré tout, il se frotte déjà les mains à l’idée de partir en campagne.

UN DOSSIER DE JOËL-DENIS BELLAVANCE

Pour élever le débat démocratique

Si certains électeurs s’interrogent aujourd’hui au sujet de la pertinence du NPD à Ottawa devant le grand coup à gauche donné par les libéraux de Justin Trudeau depuis leur arrivée au pouvoir, Alexandre Boulerice a une réponse toute prête.

« Au fédéral, si on n’était pas là, le débat serait de savoir qui, entre le Parti libéral et le Parti conservateur, est le plus propipeline. Il n’y aurait pas de voix discordante. Il n’y aurait personne qui dirait : “Un instant, les amis !” », s’emballe le lieutenant politique de Jagmeet Singh au Québec.

Alexandre Boulerice fait ainsi allusion à la décision controversée du gouvernement Trudeau d’acheter le pipeline Trans Mountain de la société américaine Kinder Morgan au printemps pour la somme de 4,5 milliards de dollars et l’intention du Parti conservateur de relancer le projet de construction du pipeline Énergie Est s’il est porté au pouvoir.

« Depuis des mois, les libéraux et les conservateurs se reprochent mutuellement de ne pas avoir fait construire assez de pipelines. Si on laisse le Parlement à ces deux partis-là, la qualité du débat démocratique de notre société va en souffrir », ajoute-t-il dans un élan pour convaincre les sceptiques avant d’aller déposer une pétition contre l’achat de Trans Mountain dans un petit café du coin et, plus tard, donner un coup de main à la candidate du NPD dans Outremont, Julia Sanchez, à l’élection partielle à venir dans cette circonscription.

Un après-élections douloureux

Depuis les douloureux résultats des élections de 2015, le NPD a vécu sa large part de problèmes. Les militants ont montré la porte de sortie à Thomas Mulcair, qui a depuis quitté son siège d’Outremont. Ils ont ensuite jeté leur dévolu sur un leader, Jagmeet Singh, qui n’avait aucune expérience sur la scène fédérale et qui n’arrive pas à s’imposer dans l’arène politique. Il tente de corriger le tir en briguant les suffrages dans une élection partielle à venir dans la circonscription de Burnaby-Sud, en Colombie-Britannique.

Pis encore, les appuis au NPD sont en baisse constante dans les sondages depuis plus d’un an, sous la barre des 20 %. Les coffres du parti sont loin d’être garnis à 12 mois des prochaines élections. Et près du tiers des députés actuels pourraient ne pas solliciter un autre mandat l’an prochain. Certains observateurs prédisent au parti des résultats tout aussi douloureux en 2019 et un retour au rôle traditionnel d’être la conscience du Parlement.

Conscient de contexte politique difficile, Alexandre Boulerice ne se laisse pas abattre pour autant. Dans une longue entrevue accordée à La Presse, alors que le compte à rebours électoral est lancé, l’ancien journaliste et syndicaliste de 45 ans défend avec passion la pertinence de la formation politique pour laquelle il milite depuis plus de 15 ans. Reconnu pour ses talents de communicateur à la Chambre des communes et dans les médias, M. Boulerice sera omniprésent au Québec durant la prochaine campagne. De toute évidence, Jagmeet Singh et ses proches collaborateurs se fient à lui pour conserver les acquis du NPD au Québec. Dans les coulisses, on indique qu’il pourrait même être plus visible que son chef dans la Belle Province. Chose certaine, le NPD mènera une campagne à deux volets – l’une pour le Québec et l’autre pour le reste du pays, pour éviter un naufrage.

« Il faut absolument garder une forte députation du NPD à la Chambre des communes. Pourquoi ? Qui va dire qu’il faudrait taxer Netflix ? Qui est là pour dire qu’il faut arrêter de signer des conventions fiscales avec des paradis fiscaux ? Je peux faire une liste rapide d’une douzaine de dossiers cruciaux comme ceux-là. Si le NPD n’est pas là, le sujet n’existe pas. Sur la gestion de l’offre, est-ce vraiment les conservateurs qui vont la défendre ? Je ne suis pas sûr qu’ils sont très consensuels sur cette question », soutient-il en répondant à sa propre question.

« J’ai envie d’en découdre avec les libéraux. En Chambre, quand ils prennent des décisions, la seule chose qui me vient en tête, c’est : donnez-moi un débat électoral. J’ai hâte. Je vais leur rentrer dedans ! Je suis halluciné par leurs doubles discours », ajoute-t-il.

Un défi supplémentaire

Aux prophètes de malheur, Alexandre Boulerice rappelle que les campagnes électorales comptent plus que jamais aujourd’hui. Le parti qui se trouve en tête de peloton au déclenchement peut bien être coiffé par un autre le jour du vote. Les élections fédérales de 2015 en sont la preuve, tout comme les élections à la mairie de Montréal en 2017.

Certes, il reconnaît que le fait que son chef soit de religion sikhe et porte un turban représente un défi supplémentaire. « Est-ce que c’est un obstacle avec une partie de l’électorat ? Oui. C’est clair. Il y en a qui éprouvent un malaise profond pour les signes religieux, surtout pour une religion qui est peu connue. Face à l’inconnu, il y a donc une certaine résistance. Il va falloir qu’on jongle avec cela. Il va falloir qu’on s’adapte. Il va falloir qu’on fasse de l’éducation aussi. »

« Je pense que lorsque les gens le rencontrent aussi, il se fait un déclic et les gens se disent : “Ah ! il est bien cool, il est sympathique. Il n’y a pas de problème.” »

Selon lui, les élections québécoises ont aussi démontré qu’un parti qui incarne le changement peut s’imposer. Si la Coalition avenir Québec a remporté une confortable majorité, Québec solidaire a su tirer son épingle du jeu en misant sur l’environnement comme thème principal de sa campagne.

Proximité

En parcourant quelques rues de sa circonscription en compagnie de La Presse, Alexandre Boulerice démontre qu’il connaît son patelin comme le fond de sa poche. Il tient d’ailleurs à rendre visite à la directrice générale du Centre communautaire de la Petite-Patrie, Nathalie Bouchard, qui salue les heures de bénévolat que lui offre le député durant le temps des Fêtes et à la rentrée scolaire.

Plus tard, il s’arrête devant un tout nouveau commerce de la rue Saint-Denis, Le Cornélien, qui offre un espace de travail partagé pour travailler seul ou en équipe. Le propriétaire du commerce, Éric Monette, prend le temps de saluer le député.

« Une des choses qui sont merveilleuses dans le fait d’être un élu, c’est de découvrir tout ce qui se fait dans ton quartier, toutes les initiatives, les idées, les jeunes entreprises, les projets communautaires. Ici, à Rosemont–La Petite-Patrie, c’est assez foisonnant ! Il y a 400 groupes communautaires sur 11 km2. »

En reprenant la route, Alexandre Boulerice souligne les atomes crochus qui existent entre le NPD, Québec solidaire et Projet Montréal. Le hasard a d’ailleurs voulu que son bureau de circonscription se trouve dans le même immeuble, au même étage et à moins de 20 m de celui du co-porte-parole de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois, rue Beaubien.

« On est tous des progressistes. Il y a des différences dans nos plateformes électorales. Mais j’irais plus loin. Projet Montréal, un de ses premiers bastions, c’est ici. Une des premières percées de Québec solidaire, après Amir Khadir, c’est Françoise David ici. Le NPD au fédéral est bien présent ici. Ce ne sont pas les mêmes partis, mais c’est le même genre d’électorat, avec le même genre de préoccupations progressistes. »

« Si Québec solidaire n’était pas là, il faudrait que je me cherche une famille politique sur la scène provinciale », tient-il aussi à ajouter.

La blessure de 2015

Depuis qu’il a décidé de faire le saut en politique fédérale il y a 10 ans, Alexandre Boulerice est passé par toute une gamme d’émotions.

À sa première tentative aux élections de 2008, il a encaissé une rude défaite dans Rosemont–La Petite-Patrie, en terminant la soirée électorale au troisième rang avec 16 % des voix seulement.

À sa deuxième tentative, en 2011, il a vécu un moment historique. Propulsé par la vague orange et la popularité de son chef, le regretté Jack Layton, il a savouré la victoire en obtenant l’appui d’un électeur sur deux dans sa circonscription montréalaise.

Puis, en 2015, alors que le NPD formait l’opposition officielle à la Chambre des communes et que les sondages démontraient que les néo-démocrates avaient la chance de former le gouvernement à Ottawa pour la première fois de leur histoire, il a vu les Canadiens tourner le dos progressivement à son parti durant la plus longue campagne électorale jamais tenue dans l’histoire du pays. Justin Trudeau et les libéraux ont remporté leur pari audacieux en doublant le NPD sur son flanc gauche, en promettant d’augmenter les dépenses pour soutenir la classe moyenne, de lutter contre les changements climatiques et de retaper les infrastructures au pays, quitte à enregistrer des déficits pendant quelques années.

Le NPD, dirigé alors par Thomas Mulcair, a sauvé les meubles en conservant 16 sièges au Québec et 46 sièges en tout dans l’ensemble du pays. Alexandre Boulerice a obtenu essentiellement le même score qu’en 2011, soit un peu plus de 49 % des suffrages.

Mais le choc de la défaite a été brutal et la blessure, profonde, même s’il fait partie des survivants.

Jeter l’éponge ? Non !

L’idée de jeter l’éponge et de rentrer dans ses terres ne lui a pas effleuré l’esprit. Il y a toutefois eu des moments de longue introspection où il marchait le dos courbé dans les rues de sa circonscription montréalaise, ses yeux fixant longuement le sol, alors que Justin Trudeau et ses troupes s’installaient fièrement au pouvoir à Ottawa. Le jeu en valait-il vraiment la chandelle ?

« Je n’ai jamais pensé partir. Mais il y a eu une couple de mois après les élections de 2015 où ç’a été plus ardu, en particulier durant le temps des Fêtes », affirme-t-il candidement à La Presse en arpentant les rues de sa circonscription à la mi-octobre.

« Oui, j’étais très content d’être réélu dans Rosemont–La Petite-Patrie pour un deuxième mandat avec plus de votes absolus qu’en 2011. Mais d’avoir été si proche de former le gouvernement et d’être le premier gouvernement NPD de l’histoire et de finir troisième encore une fois, c’était dur à prendre. C’était dur à prendre aussi de voir disparaître des collègues de travail qui étaient devenus des amis », raconte-t-il, en nommant d’anciens ténors du parti tels que Megan Leslie et Robert Chisolm en Nouvelle-Écosse, Rose-Anne Doré Lefebvre à Laval, de même que Craig Scott et Peggy Nash dans la région de Toronto.

« Quand on parle d’ingratitude en politique, mon Dieu, elle avait fait un travail formidable dans un paquet de dossiers », soutient-il en faisant allusion à son ancienne collègue de Laval. « Peggy Nash qui perd à Toronto, Craig Scott, un gars brillant. Tu en veux plus, des gens comme ceux-là, au Parlement. Mais les électeurs ont décidé finalement que c’est le cheval rouge qui va battre les conservateurs, donc on se rallie là. Mais ça crée des dommages collatéraux qui sont durs à vivre personnellement, émotionnellement et collectivement comme organisation », confie-t-il.

Une motivation qui croît

Il affirme que la blessure provoquée par cette défaite crève-cœur a mis au moins six mois à guérir. « Je me sentais très affecté par cela. Mais l’électeur moyen montréalais dans ma circonscription, pour lui, tout était beau. Il disait : “Je suis content que tu sois encore là, et Harper est parti.” Donc, ces électeurs, ils avaient gagné sur tous les tableaux. Mais ça prend un bout de temps avant de digérer cela et de l’accepter. »

Paradoxalement, ce sont les libéraux de Justin Trudeau qui lui ont administré le remède dont il a eu besoin pour surmonter sa déprime postélectorale.

« Aujourd’hui, la blessure est guérie. Depuis un petit bout de temps quand même. Puis, ma meilleure motivation, ce sont les décisions que les libéraux prennent. Ça m’enrage. Ça m’enrage. C’est devenu une source de motivation parce qu’ils se font passer pour quelque chose qu’ils ne sont pas. Des exemples ? L’environnement, le réchauffement climatique, les pipelines, le mode de scrutin ! Les promesses [non tenues] de Justin Trudeau sont devenues une source de motivation. »

La lettre d’adieu de Jack Layton demeure un « électrochoc »

Alexandre Boulerice ne s’en cache pas. Encore à ce jour, il sent le besoin de relire occasionnellement la lettre d’adieu qu’a adressée Jack Layton aux Canadiens, diffusée après qu’il eut rendu son dernier souffle, en août 2011.

Attablé au restaurant Vice-Versa, boulevard Saint-Laurent, dans la circonscription de Rosemont–La Petite-Patrie qu’il représente à la Chambre des communes depuis 2011, le député néo-démocrate éprouve de la difficulté à réprimer ses émotions en parlant de cette lettre qui est passée à l’histoire.

Car s’il s’est lancé tête première dans la mêlée politique en 2008 en portant pour la première fois les couleurs du Nouveau Parti démocratique (NPD) dans Rosemont–La Petite-Patrie, c’est parce qu’il a d’abord et avant tout été séduit par Jack.

Il est demeuré un militant par la suite, même s’il a terminé troisième en récoltant seulement 16,2 % des suffrages, loin dernière le vainqueur, le député bloquiste Bernard Bigras, qui a obtenu 52 % des votes.

Dans cette fameuse lettre, l’ancien du chef du NPD conclut son message aux Canadiens en disant que « l’amour est cent fois meilleur que la haine. L’espoir est meilleur que la peur. L’optimisme est meilleur que le désespoir. Alors, aimons, gardons espoir et restons optimistes. Et nous changerons le monde ».

« Je relis cette lettre au moins une fois par année. C’est comme une espèce d’électrochoc », affirme Alexandre Boulerice en entrevue, en précisant qu’il le fait lorsque l’hiver s’est bien installé, que le soleil se fait plus discret et que les températures sont glaciales.

Au moment où la vague orange commençait à déferler au Québec, en avril 2011, Jack Layton est venu faire un tour dans la circonscription de Rosemont–La Petite-Patrie, pour répondre aux questions des médias et serrer la main des électeurs près du métro Jean-Talon.

« C’est lui qui nous a propulsés sur la scène. J’ai été candidat en 2008. Je suis arrivé troisième dans Rosemont. En 2010, ma conjointe a accouché de notre dernier petit garçon. C’était par césarienne. La date était prévue d’avance. Et puis, après l’accouchement, nous étions à l’hôpital. J’ai pris mon téléphone et j’avais un message de Jack Layton qui m’appelait pour nous féliciter de la naissance du bébé. Je n’étais pas député. J’étais juste un ancien candidat. Il prenait le temps de faire ces appels-là. J’ai été vraiment impressionné », raconte-t-il.

Une rencontre marquante

Alexandre Boulerice se rappelle aussi sa toute première rencontre avec Jack Layton. C’était en 2004. L’ancien chef du NPD participait à une conférence à l’Université McGill, qui est devenue par la suite une véritable pépinière de candidats néo-démocrates aux élections fédérales de 2011, dont bon nombre ont été élus.

À la fin de la conférence, il lui a posé une question sans détour. « Je lui ai demandé : “Qu’est-ce que vous avez à dire à un jeune militant québécois qui a voté Oui au référendum de 1995 ?” Il a dit : “Viens travailler avez nous autres et tu vas voir.” J’étais déjà embarqué dans le NPD. Mais je voulais l’entendre de sa bouche. Ce que j’ai vu, ce n’était pas une main tendue, c’était les bras ouverts ! »

Alexandre Boulerice faisait ses tout premiers pas comme député, à l’été 2011, quand il a vu Jack Layton très affaibli durant une conférence de presse télédiffusée d’un bout à l’autre du pays.

« La conférence de presse où il a annoncé qu’il était très, très malade et qu’il était amaigri, on était à la maison avec les quatre enfants à faire nos bagages. On était sur le point de partir pour l’aéroport pour prendre l’avion pour s’en aller en vacances. Ç’a été le début de nos vacances en France. J’ai regardé Jack et je me suis dit : oh my god ! Il ne s’en sortira pas. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Quand je suis revenu de la France, c’était terminé. C’était un type formidable. Je ne veux pas commencer à comparer Jack avec les autres. Mais c’est lui qui nous a projetés, c’est lui qui a marqué le début de ma carrière politique à Ottawa », souligne-t-il, la voix remplie d’émotions.

« Ça m’arrive, oui, de me demander où on serait si Jack était encore vivant. Mais j’essaie de ne pas le faire trop souvent. C’est trop émouvant, encore à ce jour. Sa lettre aux Canadiens qu’il a écrite, j’ai les larmes aux yeux chaque fois que je la lis. Et ça me rappelle pourquoi on est là, pourquoi il faut faire cette bataille-là et à quoi sert le NPD. »

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