attentat de québec

L’appel d’Alexandre Bissonnette au 911 – d’une durée de 50 minutes – le soir de la tuerie a été dévoilé en cour, hier. Compte rendu.

Attentat de Québec

Cinquante minutes avec l’assassin

Québec — Simon Labrecque a seulement deux ans d’expérience comme répartiteur au 911, le 29 janvier 2017, quand le téléphone sonne. Il est 20 h 09.

Pendant 50 longues minutes, il va réussir à amadouer Alexandre Bissonnette, lui poser des centaines de questions, le convaincre de se rendre et le dissuader de se donner la mort.

« Euh, oui, c’est moi qui étais à la mosquée tantôt. » Ce sont les premiers mots du tireur, dans l’enregistrement dévoilé hier à l’étape des observations sur la peine d’Alexandre Bissonnette. C’est lui qui appelle la police pour se rendre. Il roule alors sur l’autoroute 40 en direction de l’île d’Orléans.

Bissonnette vient de tuer six hommes à la Grande Mosquée de Québec. Il s’était présenté sur les lieux du drame avec 108 balles. Mais son arme la plus dangereuse, un fusil d’assaut de type CSA VZ-58 (voir texte suivant), s’est enrayée.

Le tueur a tout de même tiré 48 balles. Certaines victimes ont été touchées plusieurs fois, comme le héros Azzedine Soufiane, qui a reçu cinq projectiles. Les cinq balles étaient potentiellement mortelles, au cœur et à la tête, précisera le rapport médicolégal.

Simon Labrecque comprend rapidement ce que veut dire Bissonnette quand il parle de la mosquée. La centrale 911 n’a pas dérougi ce soir-là. L’appel du tireur survient moins de 15 minutes après le carnage.

« C’est quoi, votre nom ? », demande le répartiteur, qui cherche à savoir où se trouve le tireur.

Bissonnette au bout du fil est confus et fébrile. Il refuse d’abord de donner son nom. 

« Ben, j’aimerais juste m’arrêter pis, euh, qu’ça finisse. »

— Alexandre Bissonnette

Le répartiteur l’invite à emprunter la première sortie et à se ranger pour attendre les policiers. Bissonnette l’informe alors qu’il envisage de se tuer. L’assassin répétera souvent ces menaces. Sur la banquette arrière se trouve d’ailleurs l’arme avec laquelle il a commis les meurtres. Il reste deux balles dans le chargeur.

« C’est terminé pour moi », dit-il. Il affirme qu’il a l’intention de se rendre vers Charlevoix pour se tuer « dans le bois ». « Les policiers vont me tirer de toute façon », dit-il.

Le répartiteur use de toutes ses ressources pour calmer Bissonnette, qui a maintenant rangé son véhicule dans la bretelle vers le pont de l’île d’Orléans. Le tireur est impatient. Il veut sortir de sa voiture. Il menace de raccrocher.

Simon Labrecque le rassure : « Ça va bien aller, Alexandre. » Il l’appelle Alex, lui parle de ses études en science politique à l’Université Laval. Il tente de discuter littérature. « C’est quoi, ton livre préféré ? »

Bissonnette ne veut pas répondre. Mais le répartiteur gagne de précieuses secondes.

« je file pas »

Alexandre Bissonnette va raconter plusieurs éléments de sa vie au 911, ce soir-là. Il explique qu’il est en arrêt de travail. De fait, un document déposé hier en cour démontre que le tireur a été en arrêt maladie pour troubles anxieux du 5 au 27 janvier 2017. Il devait rentrer au travail, chez Héma-Québec, le lundi 30, soit le lendemain du carnage.

On savait déjà que Bissonnette avait reçu une ordonnance pour du Paxil, un antidépresseur. Au bout du fil, il avoue qu’avant de passer à l’acte, il a bu. Dans leur rapport, les policiers qui ont procédé à son arrestation ont noté qu’il sentait l’alcool.

« Ah, fuck, j’aurais pas dû boire à soir », lance Bissonnette au 911.

Au téléphone, l’assassin est souvent confus. « Y a personne qui est blessé ? », demande celui qui vient de vider cinq chargeurs sur les fidèles de la mosquée. 

« J’ai pas blessé personne ? »

— Alexandre Bissonnette

« Je pourrais pas te dire », répond le répartiteur.

Ce dernier pose une question simple au tireur : « Pourquoi tu as fait ça ? » Bissonnette ne répond pas. « Je file pas », dit-il simplement.

Le lendemain matin, l’enquêteur Steve Girard lui apprendra qu’il est accusé de six meurtres. Bissonnette n’y croit pas. « Vous m’avez dit qu’il y avait six meurtres. Ça ne se peut pas. »

« Je ne suis pas ici pour te raconter des menteries », répondra l’enquêteur.

Mais pour l’instant, le tueur est dans son véhicule utilitaire sport, immobile, le soir du 29 janvier. Les policiers ont eu le temps de se déployer autour, de fermer les routes, de se préparer.

Simon Labrecque a tenu 50 longues minutes. En novembre 2017, le répartiteur a été décoré par le Service de police de la Ville de Québec pour son rôle ce soir-là. Avec deux policiers, il a reçu une citation d’honneur.

«  Y a dit : “Sors les deux mains !” », lance Bissonnette au moment de l’intervention policière.

« Sors les deux mains ! Fais ce qu’il te dit », répond le répartiteur.

Il est 20 h 59. Bissonnette ne parle plus.

« T’es toujours là, Alex ? »

L’arme abandonnée par bissonnette

Un modèle inspiré de l’AK-47

L’arme longue enrayée qu’Alexandre Bissonnette a abandonnée à la Grande Mosquée de Québec est une version civile du fusil d’assaut tchèque VZ58, une arme automatique fortement inspirée de l’AK-47 utilisé par les forces russes.

Le modèle que possédait Bissonnette – le SZA SA VZ58 Sporter 223 – est une arme non restreinte au Canada. N’importe quel titulaire d’un permis de possession et d’acquisition d’arme (PPA) peut en acheter un et l’utiliser, notamment pour la chasse sportive. Sa cadence de tir semi-automatique permet à son utilisateur de tirer un coup chaque fois qu’il actionne la gâchette, sans avoir à recharger l’arme. Son mécanisme ne permet toutefois pas de tirer des rafales en laissant le doigt sur la détente.

La version que possédait Bissonnette tirait des balles de calibre 223 (ou 5,56 x 45 mm), identiques aux cartouches utilisées notamment avec les carabines semi-automatiques controversées AR-15.

Ses balles sont de plus petit calibre que celles de la VZ58 tchèque, mais de plus forte vélocité, ce qui leur donne un pouvoir destructeur comparable.

Une autre version civile de la VZ58, appelée CZ858 Tactical, est en voie d’être prohibée au Canada par le projet de loi C-71. C’est l’arme qu’a utilisée Richard Bain lors de son attentat au Métropolis. Ce fusil de calibre identique à celui de l’AK-47 a un mécanisme très semblable à celui de l’arme utilisée par Bissonnette.

Un chargeur prohibé au Canada

Les notes d’enquête rendues publiques hier révèlent que Bissonnette avait équipé son arme d’un chargeur de 30 balles. Ceux-ci sont prohibés au Canada. La loi oblige les fabricants d’armes à fournir des chargeurs limités à cinq balles pour la plupart des carabines semi-automatiques vendues au pays. Les propriétaires d’armes n’ont pas le droit de les modifier pour en augmenter la capacité.

Les policiers ont compté 28 balles dans le chargeur. Une autre cartouche qui se trouvait dans la chambre du canon avait été percutée, mais la balle n’est pas sortie de l’arme, ce qui a vraisemblablement provoqué son enrayage.

Les policiers ont trouvé plus tard un autre chargeur semblable dans la voiture de Bissonnette, à côté d’un sac de chips au vinaigre. Il contenait 29 balles.

Constatant l’enrayage de son arme longue, Bissonnette l’a abandonnée et s’est plutôt servi d’un pistolet Glock 9 mm, semblable à ceux utilisés par plusieurs corps policiers.

Il avait en tout une cinquantaine de balles réparties dans cinq chargeurs. Il en a tiré 48.

Les policiers ont trouvé chez ses parents un pistolet SIG Sauer et quatre autres armes longues qui s’apparentent davantage à des armes de chasse, mais dont certaines avaient une apparence militaire.

— Avec Gabriel Béland, La Presse

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