Chronique

Cibles des villes, cibles des champs

Dans Two Thousand Maniacs !, film d’horreur de 1964 réalisé par Herschell Gordon Lewis, des touristes chics du Nord deviennent bien malgré eux les invités d’honneur d’une sorte de festival sudiste sadique, où ils seront torturés et tués les uns après les autres par des habitants pour venger le massacre de leur village il y a 100 ans par les « Yankees ». Two Thousand Maniacs ! est devenu, malgré ses défauts, un film culte, tellement la satire était drôle et grossière. On s’étouffe avec son pop-corn en voyant ces « rednecks » s’en donner à cœur joie, lorsque, par exemple, ils placent un touriste dans un baril piqué de gros clous qu’ils font rouler jusqu’en bas d’une colline, le tout accompagné d’une joyeuse musique au banjo. Heee-haaaa !

Il y a une longue tradition, pas toujours très subtile, de clashs sociaux dans le cinéma de genre américain. On n’a qu’à penser à Deliverance, de John Boorman, en 1972, dans lequel un voyage de pêche tourne très mal pour quatre pauvres gars agressés (même sexuellement) par des types sinistres de l’arrière-pays ou à The Texas Chainsaw Massacre, de Tobe Hooper, en 1974, où des hippies opposés à la guerre du Viêtnam se font massacrer par une famille de tarés cannibales. 

Souligner à gros traits les fractures de la société américaine est l’une des bases solides de son cinéma de genre, et c’est souvent ce que l’on qualifie d’Amérique profonde qui en fait le ressort épeurant.

En ce moment aux États-Unis, l’annulation de la sortie en salle du film The Hunt, de Craig Zobel, qui était prévue pour la fin de septembre, fait débat. Coécrit notamment par Damon Lindelof, scénariste de la série Lost, le film met en scène des membres de riches élites libérales kidnappant des gens des zones rurales qui votent rouge pour se payer une chasse à ce qu’ils nomment les « déplorables » (selon les infos du Hollywood Reporter) – référence ici au fameux qualificatif utilisé par Hillary Clinton pour désigner les supporteurs de Donald Trump en 2016.

Or, après les récentes tueries d’El Paso et de Dayton, Universal – qui nous a pourtant donné la franchise The Purge, dans laquelle les Américains avaient le droit, une fois par année, de se trucider sans être punis par la loi – a choisi d’annuler la sortie de The Hunt. Mais, selon de nombreux analystes, ce sont surtout les tweets virulents de Donald Trump qui ont plombé la carrière du film. « Le Hollywood gauchiste est raciste au plus haut point et porté par une grande colère et de la haine… Le film qui va sortir cherche à allumer le feu et le chaos », a écrit le président des États-Unis sans nommer précisément The Hunt. « Ils créent leur propre violence et, ensuite, ils rejettent la responsabilité sur les autres, a-t-il ajouté. Ce sont eux les vrais racistes et ils sont très mauvais pour notre pays. »

Certains voient cette annulation comme un dangereux précédent, alors que, pour d’autres, c’est une décision qui s’explique, une question de sensibilité dans le contexte des tueries. 

Le journaliste Scott Mendelson, du magazine Forbes, estime que ce choix est « moralement indéfendable », mais « financièrement inévitable ». Owen Gleiberman, du magazine Variety, qui se dit farouchement opposé à la censure, approuve le retrait du film par Universal : « Dans la foulée des tueries d’El Paso et de Dayton, n’importe quel film montrant des Américains tirant rituellement sur d’autres Américains donne l’impression d’un mauvais film au mauvais moment (mais y a-t-il un bon moment pour ça ?). »

Avec son modeste budget (pour l’industrie hollywoodienne) de 18 millions de dollars, The Hunt allait probablement se ranger du côté de la série B qui s’appuie sur une prémisse intéressante inversant les rôles. Et il n’y a pas de doute que le film serait vu s’il sortait plus tard, que ce soit en salle ou sur les plateformes de diffusion en continu, ne serait-ce qu’en raison du débat qu’il a créé. En tout cas, sa pub est faite.

Mais c’est quand même drôle de voir des commentateurs conservateurs applaudir la mort au feuilleton de The Hunt alors que son synopsis semble tellement correspondre à la rhétorique de Trump, qui n’a pas l’air de comprendre l’aspect satirique de cette histoire.

La méchante élite libérale qui tire pour le fun sur des électeurs d’États républicains, alors qu’en ce moment, ce sont les suprémacistes blancs qui tuent pour vrai ? Difficile de comprendre pourquoi ils boudent leur plaisir, d’autant plus qu’on annonçait une sacrée revanche des kidnappés qui se promettaient de « scraper » la chasse de ces riches salauds branchés ! Trump vient peut-être de priver sa base d’un bon divertissement cathartique – tout le monde a droit à son film de peur, après tout.

Ce qui est vraiment « déplorable » dans cette histoire est que, si la violence et les guns seront présents dans d’innombrables productions à venir, autres que The Hunt, ils ne vont malheureusement pas disparaître de sitôt du réel, dans les rues et le quotidien des Américains. Retirer The Hunt des salles de cinéma est un peu comme retirer les publicités de jeux vidéo violents des Walmart en continuant d’y vendre des armes : un petit sursaut de pudeur temporaire dans le cauchemar américain.

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