KENAUK NATURE

DE NUMÉRO 3 DE GOOGLE À COUREUR DES BOIS

Le Québécois Patrick Pichette a jonglé avec des milliards et géré plus de 50 000 employés. Puis, l’an dernier, à 52 ans, le chef des finances a quitté Google pour reprendre son souffle. Parmi ses projets, il y a la réserve Kenauk Nature, achetée deux ans plus tôt avec des partenaires. Depuis, le globe-trotter se transforme en coureur des bois pendant l’été. Début septembre, La Presse l’a accompagné dans l’une des plus grandes réserves naturelles privées d’Amérique du Nord. Visite guidée.

Une offre osée

« Dans ma liste des 768 choses à faire, acheter cette réserve était ma 769e. Mais je jugeais que c’était un crime contre l’humanité de voir un développeur construire des centaines de chalets sur ce territoire sauvage. Notre groupe a pris forme autour de quatre familles canadiennes et d’une société de conservation. Notre offre osée a été acceptée : un montage financier d’environ 50 millions comptant, sans aucune condition. C’était presque la moitié du prix demandé, mais on prenait tout le risque. »

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Ce risque, il était prêt à l’assumer pour protéger un endroit exceptionnel. Un parc de 265 km2 resté quasiment intact depuis 300 ans. Il n’avait connu que trois propriétaires depuis 1674 : Mgr Laval, Louis-Joseph Papineau et le CP. « C’est un accident historique extraordinaire, dit-il. On veut que ça continue pour les 100 prochaines années pour en faire profiter nos petits-petits-petits-enfants. On veut être du bon côté de l’histoire. »

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La réserve Kenauk est à mi-chemin entre Montréal et Ottawa. Elle se trouve dans la région de Montebello, en Outaouais. Sa taille équivaut à une superficie de 16 km de long par 16 km de large. La visite de quatre heures s’est faite à pied, sur route et sur l’eau. « Pourtant, on a vu moins de 10 % de la superficie, dit Patrick Pichette. Une grande partie du territoire est consacrée à la conservation de la nature. »

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Le site compte plusieurs « trésors », explique-t-il. Parmi eux, des forêts anciennes, des érables noirs (espèce vulnérable), des hauts plateaux, des tourbières et des lacs vierges. On y trouve plus de 60 lacs, dont une quarantaine ne sont pas disponibles pour la pêche. Sur les étendues d’eau, on aperçoit, notamment, des huards. Et dans les forêts, il y a une abondance d’animaux : loups gris, lynx, chevreuils, orignaux, ours noirs (et même blonds !).

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L’Institut Kenauk existe depuis plus d’un an. Son rôle est de soutenir la recherche. Et d’impliquer les écoles à l’éducation environnementale. Déjà, une dizaine d’universités et d’organismes y participent. Elles y font l’inventaire de la biodiversité. On étudie, par exemple, le bassin hydrologique du parc, les aires de nidification, la gestion de la forêt, etc. Pendant leurs séjours, les chercheurs habitent un village organisé autour de Pods.

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Les recherches montrent aussi l’importance du parc comme corridor faunique. « Kenauk est une pierre angulaire pour la migration des espèces », souligne Patrick Pichette. Son couloir naturel évite les villes. Et il permet à la faune de se déplacer vers la réserve faunique de Papineau-Labelle et le Parc national du Mont-Tremblant. « Avec les changements climatiques, la nature a besoin d’espace pour migrer vers le nord », dit-il.

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Kenauk (mot amérindien pour tortue) fait le lien avec la communauté. « On reçoit des jeunes du primaire et du secondaire, dit le dirigeant. Il y a un volet éducatif avec l’Institut ». Ils se retrouvent aux « tipis de la connaissance », lesquels contiennent du matériel éducatif. Cet été, le parc a accueilli des jeunes à risque de décrochage. En collaboration avec le YMCA et Outward Bound, ils ont campé en forêt, pagayé et planté des arbres.

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« Je suis un gars de changements, dit Patrick Pichette. Mais il faut aussi avoir la sagesse de poser des gestes pour conserver la nature. Et pour la transmettre aux générations à venir. » Il souhaite en faire profiter le plus de gens possible. « Ce n’est pas un trip de gars riches qui se payent une pourvoirie privée, précise-t-il. C’est un geste pour protéger le territoire. C’est clair que je ne reverrai pas la couleur de mon argent. On ne l’a pas fait pour ça. »

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« On veut que ce soit juste assez rentable pour couvrir nos coûts, dit M. Pichette. Juste assez pour assurer la pérennité des lieux. » Pour le moment, la pourvoirie Kenauk Nature tire ses revenus d’activités de chasse, de pêche et de visites guidées dans certains endroits du parc. À cela s’ajoute la location de 16 chalets isolés en nature. Et d’une coupe sélective, très limitée, d’arbres.

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Pour l’instant, le dirigeant a des plans pour ajouter quelques chalets. « En plus de l’hébergement 5 étoiles (à l’énergie solaire), on espère aussi développer des espaces de camping, plus abordables, pour que tous puissent profiter de Kenauk », dit-il. Par ailleurs, la pisciculture, récemment rénovée, entrera en fonction cet automne. Autres projets : l’aménagement d’un sentier de 100 km d’ici trois ans et la construction d’un barrage pour faciliter la fraie des poissons.

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Kenauk s’est récemment retrouvée deux fois devant les tribunaux. Dans un litige amorcé en 2002, et réglé en 2014, la Cour a permis aux citoyens de Boileau de naviguer sur le lac Papineau. Elle a aussi concédé la propriété des îles au gouvernement du Québec. Patrick Pichette et sept autres familles ont des maisons dans ces îles. La deuxième poursuite a été intentée l’an dernier par l’homme d’affaires Francesco Bellini et un partenaire de New York. Ils allèguent avoir été exclus de la transaction d’achat de la réserve.

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