Témoignage

Les battements d’ailes d’un papillon

Je vous mets en contexte. Je suis un Québécois d’origine libanaise. Marié avec une Québécoise d’origine libanaise. On a eu ensemble deux jolies petites filles québécoises.

À la maison, les questions sur l’origine ethnique et religieuse ne trouvent pas d’écho. On préfère parler du bien et du mal ; de ce qui est de bon goût et de ce qui ne l’est pas. Du coup, ce sont les bienséances qui nous intéressent et on en fait notre leitmotiv. Nous tentons de vivre une bonne vie citoyenne.

Mais la vie, c’est plus compliqué que ça, je vous le concède.

Au Liban, je suis fiché musulman (non-pratiquant pour ma part). On me qualifie de communiste, mais je ne le suis pas. Dans ce pays, les musulmans-non-pratiquants sont de facto des communistes. Mais en 2019, on ne doit plus avoir peur, car on n’assassine plus les communistes depuis longtemps. Ici, au Québec, j’ai beau dire à tout le monde que je suis laïque et que je ne fais pas le ramadan. Chaque année, on me demande si je ne trouve pas ça trop difficile de faire le ramadan.

En ce qui concerne ma conjointe, c’est moins compliqué. Elle vient d’une famille pratiquante. Comparativement à moi, elle est pratiquante, mais dans le monde des pratiquants, elle ne l’est pas. Donc, ça lui arrive parfois de me critiquer pour mon insouciance dogmatique et parfois elle est en accord avec mes convictions (elle va me tuer parce que je parle en son nom).

Nos filles, on pense qu’elles sont encore trop jeunes pour parler de religion. On préfère leur inculquer ce qu’il y a de plus universel, c’est-à-dire de devenir des gens bien. La plus âgée de mes filles (5 ans) ne sait pas encore que la religion existe, mais elle a déjà vu des gens prier et elle reconnaît le champ du muezzin chaque été lors de nos vacances, au Liban. Même le son des cloches de l’église chaque après-midi attire son attention.

À ce stade, il n’y a pas de problème. Sur le plan personnel surtout. Sur le plan social, c’est plus compliqué.

Quand je suis en contact avec des religieux, il faut que je joue la game du religieux pour ne pas les offusquer. Quand je rencontre mes amis athées, j’en profite pour rire des religieux, mais je n’aime pas pousser les limites de la critique de la religion trop loin, parce que, moi, j’aime l’idée de Dieu ; un dieu universel qui ne s’occupe pas du particulier.

Maintenant que j’ai montré patte blanche, je vous énonce mon problème.

Mon enfant, en revenant de l’école l’autre jour, a dit à ma conjointe : « Maman, est-ce que tu sais que la seule viande qu’on peut manger, c’est de la viande de porc !? »

Ma douce moitié n’a pas réagi directement à cette affirmation, préférant me céder cette tâche. Au moment de l’écriture de cet article, je n’ai toujours pas trouvé la bonne approche pour faire le moins de dommages possible dans l’esprit de ma jeune fille.

Toutefois, j’ai mis en place quelques pistes possibles.

Piste religieuse : eh bien, le porc, ce n’est pas halal. Nous sommes musulmans, donc nous n’avons pas le droit de manger du porc.

Piste radicale : je me dirige vers l’école et je demande un procès public pour trouver le coupable qui est en train de corrompre l’esprit de mon enfant.

Piste laïque : il y en a qui mangent du porc, d’autres des lapins et des grenouilles. Il y a même ceux qui mangent des insectes. C’est leur droit. Ils peuvent manger ce qu’ils veulent.

Ma fille est encore en maternelle et ce genre de questions compromettantes ne font que commencer. Je voudrais que ça cesse maintenant, mais je crois qu’il est un peu trop tard.

On a franchi un pas de trop dans les débats qui touchent le religieux.

Comme tous les parents du monde, je voudrais que mes enfants puissent vivre dans un monde parfait, même si cela n’existe pas. Je voudrais aussi qu’elles me questionnent sur la distance qui nous sépare de la Lune, sur la température du Soleil, sur les battements d’ailes des papillons, mais jamais sur la religion d’un tel ou d’un autre, ou de ce qui est halal et ce qui ne l’est pas.

J’ai fini mon assiette de côtelettes de porc. Je cesse d’écrire. Je dois vous quitter.

À la prochaine chicane.

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