Chronique

Disparaître

Ce qu’à 20 ans on ignore, c’est jusqu’à quel point les gens de 65 ans ne se trouvent pas vieux. Ils voient bien les rides autour des yeux le matin dans le miroir. Mais dans la tête, c’est le même moi…

J’écoutais Jean-François Lisée l’autre soir à Tout le monde en parle expliquer avec sa maestria habituelle tout ce qui ne s’était pas bien passé pour lui et son parti, le pourquoi du comment, le pour quand du comme quoi.

C’est un virtuose, Jean-François. Il comprend tout avant tout le monde, il lève la main pour parler, il analyse la réalité politique en temps réel, il explique les résultats électoraux avant, pendant, après, y a des graphiques en trois dimensions qui sortent de sa tête… Même dans l’humilité, il faut qu’il soit le meilleur.

Je l’écoutais avec mes enfants et je me suis projeté loin en arrière…

En 1974.

Cette année-là, à la faveur d’une élection partielle, Maurice Bellemare a été élu seul et unique député de l’Union nationale à l’Assemblée nationale.

Les moins de 50 ans n’ont aucune idée de qui je parle. Mais s’il n’en restait qu’un, ce serait celui-là. Un vrai vieux bleu, de ce vieux fond conservateur du terroir québécois, le gardien de la mémoire du Chef, un des derniers à vénérer Maurice Duplessis sans nuance ni complexe.

Toute mon adolescence, je regardais ce personnage comme une survivance folklorique, vaguement comique, d’une époque révolue.

Il avait l’âge de 62 ans en 1974.

Jean-François Lisée a 61 ans.

***

Je ne compare pas le Parti québécois à l’Union nationale. Encore moins Duplessis à René Lévesque, qui l’a combattu. Et surtout pas Jean-François Lisée à Maurice Bellemare.

Je parle du temps politique qui passe et qu’on ne voit pas. De la date de péremption des grands partis.

J’avais 15 ans en 1979. Quand mon père parlait de Duplessis, il parlait d’un temps très ancien qui, dans mon esprit, avait plus à voir avec Lomer Gouin ou Honoré Mercier qu’avec notre époque. Mais Duplessis était mort « seulement » 20 ans plus tôt…

René Lévesque est mort il y a 32 ans. Pour moi, sa mémoire est vive. Le référendum de 1995, ça fait déjà 24 ans. Pour moi, c’était hier.

Pour mes enfants, ce sont des noms de boulevards, des chapitres dans les livres d’histoire.

Comprenez que je me débats avec la même énergie pour faire revivre le passé, pour faire entendre « le bruit des choses oubliées », comme dirait Georges-Émile Lapalme (qu’on a encore plus oublié). Tout ça ne peut pas disparaître, pas vrai ?

Peine perdue. Tout ça est revêtu de vieux habits. Tout ça, c’est le monde d’hier.

***

Pourquoi des gens de 77 ans comme Bernie Sanders peuvent-ils incarner la nouveauté ? Peut-être parce que leur temps du pouvoir n’est jamais advenu. Comment des partis traversent-ils le temps alors que d’autres naissent et meurent ? Il faudrait quelques colloques, et j’imagine qu’il y en a eu, qu’il y en aura…

Mais qu’a dit Catherine Fournier en démissionnant du Parti québécois lundi ? Bye bye, les vieux. Vous êtes bien sympathiques, mais y a plus d’avenir au PQ, seulement du passé. Un passé noble, glorieux. Mais passé quand même.

On peut juger son discours incohérent. Elle dit qu’il ne faut pas de nouveau parti, qu’il faut réunir les souverainistes… et elle s’en va.

On peut aussi y voir une sacrée vacherie : après avoir utilisé la « machine » péquiste pour se faire élire, elle plante un couteau dans le dos du parti. Le PQ perdra son statut et un peu plus de sa réputation. On dirait qu’elle a tenté de faire le plus de dommages possible. Qu’a-t-elle découvert qu’elle ne savait pas il y a cinq mois ? Cheap shot, certes.

On dira aussi qu’elle intrigue avec Jean-Martin Aussant pour fonder un autre parti. C’est ce que pensent plusieurs péquistes.

On dira ce qu’on voudra, mais on s’accroche trop aux individus. Ce n’est pas la faute à Lisée, ce n’est pas la faute à Drainville, ce n’est pas la faute à Marois si la souveraineté n’est plus le point focal politique pour la plupart des gens. C’est une posture esthétique, une idée. Pas un projet.

À 17,1 % aux élections de l’an dernier, c’est six points de moins que le pire score du parti, à sa première tentative électorale, en 1970.

On pourra accuser Catherine Fournier tant qu’on voudra, et on n’aura pas totalement tort. Mais c’est toujours comme ça à la fin. L’agitation des derniers moments. Le grenouillage, la panique, la trahison et la cruauté.

Ça sent le sauve-qui-peut et la démission, l’opportunisme et le déni.

Ça sent la fin.

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