EXTRAIT

Un regard qui te fracasse. Propos sur le théâtre et la mise en scène, de Brigitte Haentjens

« Il est vrai qu’établir un dialogue avec un artiste, un metteur en scène n’est pas chose aisée. Cela prend du temps, de la confiance et de l’amitié. J’allais dire de la générosité. De la même manière, l’intimité caractéristique d’une relation dramaturge-metteur en scène ne convient pas à tous les individus. La relation évolue avec les êtres et le temps. »

CRITIQUE BRIGITTE HAENTJENS

Fragments d’un discours amoureux

Un regard qui te fracasse

Brigitte Haentjens

Boréal, 224 pages

4 étoiles

« J’ai perdu le goût de jouer à l’école de théâtre. »

Dès la première phrase, Brigitte Haentjens donne le ton. Dans son livre, elle écrira les choses avec la passion qu’on lui a toujours connue. Sans détour.

Donc, au début des années 70 à l’école de Jacques Lecoq, à Paris, l’élève renonce au métier d’actrice. Ce sera la première de plusieurs ruptures qui jalonneront sa vie. Par la suite, il y aura les séparations d’avec la famille et la patrie, des amoureux et des employeurs… Son parcours est fait d’exils – au propre comme au figuré.

Heureusement, Brigitte Haentjens ne renoncera jamais au théâtre ni à la création ; elle va y consacrer toute son énergie. De Paris à Ottawa, en passant par Sudbury et Montréal, du Théâtre de la Vieille 17 à Sibyllines, la compagnie qu’elle a fondée en 1997, la metteure en scène revient sur son riche passé. Pour mieux réfléchir sur le théâtre actuel et pour comprendre sa vocation… Le mot sonne faux. Dans son cas, il faut parler de désir ; c’est le désir qui la pousse à créer. Encore et toujours.

Le récit est construit par fragments biographiques. À travers de courts chapitres, l’auteure aborde divers thèmes : ses chocs esthétiques et ses influences (Müller, Chéreau, Koltès, Virginia Woolf) ; la psychanalyse ; le rapport au féminin et aux classes sociales ; l’écriture ; le travail en salle de répétitions – l’endroit où elle est « vraiment heureuse ».

Sans oublier son amour infini des acteurs : les Marc Béland, Céline Bonnier, Sylvie Drapeau, Anne-Marie Cadieux, Roy Dupuis, James Hyndman, Sébastien Ricard…

LE REGARD DES AUTRES

Elle parle également de la douloureuse mise au monde d’une œuvre. La « sensation de vide et de froid » au début des représentations. « J’ai toujours ressenti la présence du public comme rude, écrit-elle. Comme metteure en scène, on craint que le public repère cette part dévoilée. Le regard des autres sur son œuvre se rapproche d’un regard interdit, à la fois désiré et honni ; le regard d’un inconnu sur ton corps nu, qui te fracasse. »

Sans doute cela explique pourquoi – même avec 50 productions en 35 ans de métier – « chaque création engendre une sorte de dépression », dit-elle.

Que voulez-vous ? La peur de déplaire demeure le paradoxe des artistes : elle les rend vulnérables et les attire inexorablement vers la lumière.

En 1998, après avoir été forcée de démissionner de la direction de la Nouvelle Compagnie théâtrale, Brigitte Haentjens signe sa première pièce pour Sibyllines, Je ne sais plus qui je suis. Après la lecture de son livre, vous aurez une bonne idée de qui elle est maintenant.

Finalement, cette artiste lucide qui doute énormément, cette femme intense et insoumise, mais aussi enjouée et sensible, a trouvé « sa » vérité. Merci, madame, de la partager avec nous.

BLOC-NOTES

Un club de lecture à La Presse

Envie d’échanger, de partager votre passion pour les livres ? Dès aujourd’hui, le tout nouveau club de lecture de La Presse, ouvert à tous dans un blogue à lapresse.ca, vous en donnera l’occasion. Régulièrement, l’équipe des Arts vous soumettra un titre en vous demandant de le critiquer, en au maximum 200 mots.

Nous commençons aujourd’hui avec le nouveau roman de Catherine Mavrikakis, La ballade d’Ali Baba. Envoyez votre texte et votre cote (de 1 à 5 étoiles) sur le blogue Club de lecture à lapresse.ca. Certains seront publiés ensuite sur La Presse+.

— Josée Lapointe, chef de division Lecture

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