Mohammed VI

Vingt ans à la tête du royaume

Dans un monde arabe en ébullition, le roi du Maroc marie tradition, modernité et stratégie pour industrialiser son pays tout en contrôlant les partis islamistes.

Les immenses portes du palais royal de Tétouan s’ouvrent et, surprise, le roi Mohammed VI surgit à cheval, le visage protégé du terrible soleil par un parasol. Autour de lui, sa garde, à pied, se presse et surveille de près la monture ; son fils marche non loin.

La Beia, ou cérémonie d’« allégeance », est le signe de l’union entre le souverain et son peuple. Elle vient d’avoir lieu à Tétouan, capitale du Nord.

Les années précédentes, Mohammed VI saluait les représentants des 12 régions marocaines installé à l’arrière d’une Cadillac. Son avancée équestre, parmi une marée d’hommes et de femmes vêtus de la djellaba blanche, offre une image bien plus spectaculaire. Depuis les tribunes, une quinzaine d’invités, adolescents garçons et filles en jean, t-shirt et baskets, semblent apprécier ; ce sont les amis du prince héritier Moulay El Hassan, 16 ans.

Cette cérémonie séculaire sera la seule occasion où le cheval remplacera l’automobile. Grâce aux usines Renault puis Peugeot, le Maroc est le premier exportateur d’Afrique.

Les revenus de l’industrie automobile dépassent ceux de la seule ressource naturelle du royaume, le phosphate.

Un bond en avant qu’on peut attribuer à la sortie des eaux du port de commerce ultramoderne Tanger Med, il y a 12 ans. TGV, infrastructures, autoroutes, développement du Nord, pari réussi des énergies renouvelables, investissements en Afrique… Les 20 ans de règne du 23e souverain de la dynastie alaouite ont transformé le pays.

Autocritique

Le Maroc ne ressemble plus à ce qu’il était il y a quelques années. Il n’est plus cahoté sur des chemins de terre à la lueur des bougies : 90 % des foyers sont électrifiés. Beau bilan, qu’il convient de nuancer. Le peuple attend toujours le ruissellement d’une croissance soutenue… La pauvreté, certes réduite, demeure dans certaines régions ; le taux d’alphabétisation stagne, la fuite des cerveaux continue, le chômage des jeunes demeure élevé… Mohammed VI en a-t-il conscience ?

Son adresse à la nation la veille des célébrations, d’une voix neutre, sans effet oratoire, laissait percer l’autocritique. Lui qui avait suscité tant d’espoir en début de règne a souligné que les progrès accomplis « n’ont malheureusement pas encore eu des répercussions suffisantes sur l’ensemble de la société marocaine. […] Dieu sait à quel point je suis peiné de voir que des citoyens marocains – ne représenteraient-ils que 1 % de la population – continuent à vivre dans la précarité et le dénuement matériel ». 

L’homme s’exprime avec parcimonie, accorde des entrevues au compte-gouttes. On le dit souvent à l’étranger. Sur les réseaux sociaux qu’il utilise, il apparaît en tenue décontractée, pose pour des égoportraits avec qui ose l’aborder… On croirait un monarque lointain, délégateur… Rien n’est plus faux. « Il s’occupe personnellement d’un grand nombre de dossiers. Chez lui, les actes comptent plus que la parole et il agit », explique un proche de la cour qui a travaillé pour le père et le fils.

En 2011, les « printemps arabes » ont renversé les régimes autoritaires en Libye, en Tunisie, en Égypte… Plutôt que de s’entêter, le souverain a alors validé une modification de la Constitution, assurant à son royaume une stabilité qui se fait toujours attendre chez ses voisins. La nouvelle mouture offre davantage de pouvoir au gouvernement issu des urnes.

Mais la monarchie exécutive n’est pas une vaine notion au Maroc. C’est le roi qui valide les orientations majeures.

Il vient d’appeler de ses vœux la création d’une commission pour élaborer un nouveau modèle économique et social. Depuis huit ans, le Parti de la justice et du développement, le PJD, émanation des Frères musulmans, domine la coalition gouvernementale au pouvoir. Avec eux, le roi et ses quelques conseillers discutent, s’entendent, trouvent un point d’équilibre. Hassan II avait accepté la gauche au gouvernement pour mieux la neutraliser. Son fils fait-il de même avec les islamistes ?

L'intégrisme guette

Mohammed VI a renvoyé un quart de l’équipe gouvernementale en 2017, parce qu’il jugeait le développement de la région d’Al Hoceima pas assez rapide. Les résultats sont mitigés. Un membre du premier cercle confie combien l’éducation nationale préoccupe le roi, notamment la scolarisation des filles dès la maternelle. Il entend rétablir le multilinguisme, en finir avec les cours uniquement en langue arabe pour les matières scientifiques. La pratique de l’islam semble un point d’achoppement.

Ce roi, qui avait porté la modification du Code de la famille pour instaurer l’égalité hommes-femmes, prône la tolérance, la modération, mais les avancées progressistes calent.

Nouzha Skalli, ancienne ministre de la Solidarité, résume dans l’hebdomadaire La vie éco cette situation complexe : « Depuis l’adoption de la nouvelle Constitution, on assiste à une régression en relation avec le leadership du parti le plus conservateur de l’éventail politique. »

« Nous allons à notre rythme. La société n’est pas prête, la brusquer ne servirait à rien », répondent nos sources quand on aborde les relations adultérines, interdites par la loi, ou les droits des homosexuels, niés.

Le législateur réprouve, mais ce qui ne se voit pas est quasi toléré. Un journaliste, bon connaisseur du royaume, s’inquiète pourtant : « Il y a une poussée du fondamentalisme. » Les intégristes tisseraient leur toile parmi la population la plus miséreuse. Une menace sérieuse ?

Du côté du Makhzen, l’institution monarchique au sens large, on argue d’une surveillance renforcée depuis les attentats de Casablanca en 2003. Et, surtout, on répète l’éternel argument sur le statut particulier, unique au monde, du souverain chérifien. Puisque Mohammed VI est à la fois chef de l’État et Commandeur des croyants, il trône au-dessus de la mêlée des hommes, guide intemporel, inattaquable, sacré.

Divorce

Il s’était montré résolument « moderne » en présentant au peuple sa femme, Salma Bennani, ingénieure de formation. Elle ne paraissait plus ces derniers mois à ses côtés… Le couple a divorcé l’an dernier. Le descendant du Prophète a laissé à Lalla Salma la propriété royale de Rabat. Lui est retourné habiter sa maison d’adolescence à Salé. Leurs enfants, Moulay El Hassan et Lalla Khadija, reviennent de trois semaines de vacances en Grèce avec leur mère. La nouveauté ne réside pas dans l’usage de cette procédure – son grand-père Mohammed V avait également divorcé – mais dans sa communication.

Ce qui frappe au Maroc, c’est la coexistence sereine entre croyances. À chaque fête du trône, le roi reçoit les hommages appuyés des hauts gradés de l’armée, de ministres, de gens importants de la société civile et des représentants des divers cultes.

L’archevêque de Rabat, Cristobal Lopez Romero, en a profité pour palabrer quelques minutes avec Sa Majesté. «  Ici, chrétiens, juifs et musulmans vivent bien ensemble. »

Stabilité, c’est le maître mot des défenseurs de la monarchie. La menace djihadiste pointe au sud. L’Algérie, avec laquelle les frontières sont hermétiques depuis 25 ans, sombre dans le marasme post-Bouteflika. Les secousses au Maroc viennent historiquement du Rif, région pauvre du Nord. Beaucoup de manifestants ont été arrêtés ; certains seront graciés par le roi. La province fait l’objet d’une surveillance particulière de l’État.

Combler les inégalités sociales sera le chantier prioritaire. Les mots du souverain investisseur ont été explicites : il souhaite « un Maroc où s’estompent les disparités criantes et les comportements générateurs de frustration, où disparaissent les formes de rente existantes ».

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