Traverser l’Atlantique à la nage

La Québécoise Heidi Levasseur souhaite devenir la première femme à réussir l’exploit

On la surnomme « la sirène du Québec ». Heidi Levasseur, 38 ans, est bien dans l’eau quand elle nage longtemps, très longtemps.

À 16 ans, elle est devenue la plus jeune nageuse à terminer la traversée du lac Saint-Jean. Depuis, elle a réalisé plusieurs exploits en solo, dont la descente du fleuve Saint-Laurent sur 350 km, de Québec à Matane. Cette fois, elle voit beaucoup plus grand. En décembre, elle amorcera la traversée de l’Atlantique à la nage.

« C’est le projet d’une vie », résume-t-elle en entrevue téléphonique. Elle prépare cette expédition, baptisée Défi Atlantica, depuis 2014. Sur cinq mois (150 jours), elle donnera plus de 2 millions de coups de bras afin de parcourir les 3000 km qui séparent les côtes du Sénégal de celles de Recife, au Brésil. 

« Avec cet exploit, je veux sensibiliser la population à la fragilité de la planète, à l’importance de protéger les océans. »

— Heidi Levasseur

Heidi Levasseur nagera environ huit heures par jour. Un équipage de sept personnes la suivra à bord d’un catamaran de 56 pi, un kayakiste l’assistera lors des séances de nage. Tous les matins, après une nuit de sommeil, l’athlète reprendra exactement là où elle se sera arrêtée la veille. « C’est la première fois qu’une telle traversée sera réalisée avec exactitude, à l’aide du GPS », mentionne-t-elle. Les données seront transmises à la WOWSA (World Open Water Swimming Association) à des fins d’homologation.

Aucune femme n’a réussi la traversée de l’Atlantique à ce jour. Un seul nageur, le Français Benoit Lecomte, y est parvenu en 1998, des États-Unis vers la France. À l’époque, il n’a pu fournir de preuves quant au nombre réel de kilomètres nagés.

« Je serai la première femme au monde à tenter l’exploit, c’est un point fort pour moi, confie l’athlète. Je sais que plusieurs femmes se reconnaissent en moi, qu’elles sont inspirées. Je montre que les femmes sont fortes et que nous pouvons réaliser de grandes choses. Ça vient avec une certaine fierté. »

Un état méditatif

Heidi Levasseur est passionnée de natation depuis la petite enfance. « Vers 4 ans, j’ai demandé à ma mère de prendre des cours. C’est venu de moi, mes parents n’étaient pas des nageurs, je n’avais pas de piscine à la maison. Mais j’ai tout de suite eu la piqûre. » Rapidement, dès le sport-études au secondaire, elle a réalisé qu’elle avait un talent pour les longues distances. Elle a participé à de nombreuses compétitions nationales et internationales sur 25 km et plus.

Puis, un jour, elle en a eu assez. Pendant presque 10 ans, pendant ses études universitaires, elle n’a plus mis l’orteil à l’eau. « J’avais besoin d’une pause. J’étais découragée, je sentais que le sport ne me menait nulle part. » Elle a étudié dans divers domaines sans arriver à se « brancher », dit-elle. Puis, elle a fait un rêve où elle nageait seule en eau libre et elle s’est vue y consacrer sa vie. Tout simplement.

Quelques exploits de Heidi Levasseur

2015 Descente du fleuve Saint-Laurent de Montréal à Québec, 250 km en 7 jours

2012 Descente de la rivière des Outaouais de Gatineau à Montréal, 185 km en 7 jours

2010 Tour du lac Saint-Jean, 130 km en 6 jours

1996 Traversée internationale du lac Saint-Jean, 40 km, 4e chez les femmes

1995 Traversée internationale du lac Memphrémagog, 42 km, 7e chez les femmes

« Quand je suis dans l’eau, que je nage, je me sens en harmonie, en symbiose avec la nature. Ça réveille ma créativité et mes idées. Je vois tout le potentiel que je peux mettre de l’avant à l’extérieur de l’eau. J’aime la solitude. Quand il n’y a pas trop de turbulences autour, c’est comme si j’entrais dans un état méditatif. »

Jeune, elle a déjà dit à sa mère qu’elle aimerait un jour accomplir ce que personne n’avait fait avant. « Je ne savais pas quelle forme ça allait prendre. Ce besoin de relever des défis fait partie de moi, c’est quelque chose qui émerge, comme quand un artiste compose une chanson : il entend la musique et les paroles dans sa tête et dans son cœur et il les écrit. »

Des requins et des méduses

À quelques mois du départ, la Québécoise dit ne plus craindre la présence de requins, ni celle des méduses. Protégée par un champ électromagnétique, elle portera des combinaisons de camouflage : l’une est couverte de rayures blanches et noires, imitant le serpent de mer, l’autre propose des motifs diffus de bleu foncé, gris et blanc rappelant les couleurs perçues dans l’eau. Le tissu sera par ailleurs à l’épreuve des piqûres de méduses.

Bien préparée et suivie de près par une équipe médicale, elle ne s’inquiète pas non plus de possibles blessures ou d’épuisement. « Mes peurs changent avec l’évolution du projet. Aujourd’hui, je me soucie davantage de l’équipage. Je veux que tout le monde à bord soit à l’aise. On va être en confinement pendant des mois, c’est très éprouvant psychologiquement pour chacun. Ma crainte est que quelqu’un ait des difficultés. Je suis peut-être trop maternelle ! »

À l'été, l’équipe participera à un entraînement en mer de deux semaines dans les eaux au large de La Rochelle, en France. « On nous prête un bateau qui est là-bas », précise-t-elle. Ce sera l’occasion de faire des ajustements techniques, de tester la cohésion de l’équipage, d’observer les forces et les faiblesses de chacun. Un deuxième entraînement en mer d’un mois, tout juste avant le départ, est aussi prévu. Comme une répétition générale.

Rien ne doit être laissé au hasard. De nombreux experts ont été consultés au fil des ans. Depuis le début du projet, la route prévue a changé trois fois. Le capitaine aussi.

« Je voulais d’abord partir de la côte est américaine et arriver en France, mais la distance y est beaucoup plus grande et les risques de tempête, beaucoup plus élevés. »

— Heidi Levasseur

La nageuse travaille à temps plein à la coordination du projet évalué à 1 million de dollars. La recherche de fonds se poursuit. « Si des entreprises sont intéressées, il faudrait qu’elles se manifestent d’ici deux mois. C’est encore possible d’être dans les temps », insiste-t-elle, confiante. Si les sous ne sont pas au rendez-vous, le projet pourrait être retardé. « Mais il ne tombera pas à l’eau. »

Heidi Levasseur s’entraîne en vue d’un départ en décembre. « Je suis actuellement en phase de progression. Je nage deux heures, quatre à cinq fois par semaine et ça ira en augmentant. Ce n’est pas parce que je ne nage pas huit heures par jour que je serai incapable de relever le défi, au contraire. Je m’épuiserais inutilement. Avec l’expérience, je préfère m’entraîner en qualité plutôt qu’en quantité. Je connais bien mes capacités et mes limites. »

Des limites qu’elle tentera de repousser une fois de plus.

Le Défi Atlantica en chiffres

150 jours

800 heures

3000 km

72 coups de bras/minute

2 millions de coups de bras

1 million de dollars

7 membres d’équipage

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.