Francophonie

Michaëlle Jean plaide sa cause une dernière fois

L’Arménie, petit pays de trois millions d’habitants, dont 6 % de francophones, accueille son plus grand événement international : 26 chefs d’État et 3500 délégués participent à ce XVIIe Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie dans la capitale, Erevan. Hier, lors de la première des deux journées du sommet, la secrétaire de l’organisation, Michaëlle Jean, a plaidé sa cause pour obtenir un second mandat. En vain ?

Michaëlle Jean plaide sa cause…

Si elle doit céder sa place comme grande patronne de la Francophonie aujourd’hui, Michaëlle Jean ne l’aura pas fait en taisant l’inquiétude qu’éveille en elle l’idée de voir le Rwanda et sa candidate, Louise Mushikiwabo, la lui ravir. La secrétaire générale a lancé hier une mise en garde aux membres de l’organisation, les exhortant à ne pas céder aux « petits arrangements entre États » et à ne pas renier leurs idéaux démocratiques. « Sommes-nous prêts à accepter que les organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes […] Sommes-nous prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés soient réduits à de simples mots, que l’on vide de leur sens au nom de la realpolitik, de petits arrangements entre États ou d’intérêts particuliers ? », a-t-elle vigoureusement martelé dans une allocution ponctuée de sous-entendus.

… et reçoit des hommages

Un peu plus tôt, le premier ministre Justin Trudeau lui avait rendu hommage lors de l’allocution qu’il avait prononcée en ouverture du sommet. « Je veux souligner quelqu’un d’extraordinaire, une amie, […] pour son travail remarquable à la tête de la Francophonie. Michaëlle s’est affirmée comme ardente défenseure des femmes, faisant notamment valoir leur droit à l’éducation et militant pour leur émancipation. […] « Ses nombreuses réalisations, autant envers la jeunesse que pour les droits de la personne, ont enrichi non seulement notre grande organisation, mais notre monde. », a-t-il clamé. Beau joueur, le président de la France Emmanuel Macron, partisan de Louise Mushikiwabo, a tenu à féliciter celle sur qui il n’a pas misé. « La Francophonie doit être cet espace qui se bat pour le droit des femmes – et je veux ici saluer le travail qui a été réalisé par Michaëlle Jean, à laquelle je rends hommage, qui s’est fortement mobilisée dans ce combat », a-t-il déclaré.

Mushikiwabo élue aujourd’hui ?

C’est aujourd’hui, à la fin du sommet, que la Rwandaise Louise Mushikiwabo doit prendre la tête de l’OIF. La ministre des Affaires étrangères du Rwanda a la voie libre pour prendre les rênes de l’OIF pendant quatre ans, depuis que le Canada a annoncé, avec le Québec, qu’il retirait son soutien à Michaëlle Jean. La nomination acquise de Mme Mushikiwabo consacre le « retour » de l’Afrique à la tête de l’Organisation, qui avait toujours été dirigée par des Africains avant Mme Jean, et entérine son rôle incontournable de locomotive de la Francophonie. 

Des voix françaises critiquent

L’extrême droite et l’extrême gauche françaises ont par ailleurs critiqué le soutien apporté par la France à la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo. « Je suis indignée que la France puisse soutenir une ministre de [Paul] Kagame [président du Rwanda] qui est violemment anti-française, d’un pays qui a choisi de faire de l’anglais sa langue d’enseignement, sa langue d’administration, qui a tourné le dos au français », a déclaré mercredi la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen. Le dirigeant de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a estimé hier que le président Emmanuel Macron était « l’ennemi de la francophonie » en soutenant la candidate d’un Rwanda « grossièrement anglophile ». « Macron se fait l’ennemi de la francophonie. Il montre sa fascination morbide pour la langue du libéralisme et des États-Unis », a affirmé le député d’extrême gauche dans un communiqué.

L’avenir du français en Afrique

« L’épicentre de la langue française est sans doute dans le bassin du fleuve Congo », a répété hier le président Macron. En vertu de son explosion démographique, l’Afrique, continent sur lequel se trouvent 27 des 54 membres de l’OIF ayant droit de vote, représentera 85 % des francophones en 2050, sur un total de 700 millions, contre 274 aujourd’hui, selon l’OIF. « L’Afrique s’impose comme le moteur de la Francophonie », a renchéri le premier ministre Justin Trudeau, avertissant cependant qu’Ottawa « continuera[it] de promouvoir et défendre […] les droits de la personne et la langue française ».

Une candidature… en anglais

En réaffirmant cette volonté à défendre le français, le premier ministre Trudeau a ainsi fait allusion aux critiques que suscite la nomination de Mme Mushikiwabo. Le Rwanda a en effet remplacé le français par l’anglais en tant que langue obligatoire à l’école et a grossi les rangs du Commonwealth, pendant anglophone de l’OIF. C’est d’ailleurs en anglais que le président du Rwanda Paul Kagame avait annoncé la candidature de sa ministre. Mais ce plurilinguisme n’est pas contraire à la défense du français, estime M. Macron : « Le combat fondamental pour notre langue est un combat pour le plurilinguisme », a-t-il répété.

L’Arabie saoudite renonce

Par ailleurs, étant vivement contestée au sujet des droits de l’homme, l’Arabie saoudite a renoncé à se joindre à la Francophonie à titre de membre « observateur ». Mais le royaume a fait parvenir un courrier à l’OIF, demandant « le report » de la demande d’adhésion, a indiqué l’organisation. La candidature était combattue par le Canada, deuxième bailleur de fonds de l’OIF, dont l’ambassadeur à Riyad a été expulsé début août après l’envoi d’un tweet du ministère des Affaires étrangères du Canada appelant l’Arabie saoudite à remettre en liberté des militants des droits de l’homme récemment arrêtés. La France était également critique, à demi-mot. Dans son discours prononcé hier, le président Macron avait souhaité une révision de la Charte de la Francophonie, concernant notamment les modalités d’adhésion à l’OIF.

Quatre nouveaux observateurs

L’OIF a en revanche accepté, en tant qu’observateurs, l’Irlande et Malte, qui comptent respectivement 12 % et 13 % de francophones, selon l’OIF, ainsi que la Gambie, petit pays largement anglophone mais entouré de pays francophones, et la Louisiane, État du sud des États-Unis où vivent 200 000 francophones sur 4,7 millions d’habitants. L’OIF réunit 84 États et gouvernements « ayant le français en partage », dont 26 observateurs et 4 « membres associés », un stade supérieur qui permet de participer à davantage de réunions, sans cependant jouir d’un droit de vote.

Louise Mushikiwabo et le Québec

Celle qui est le choix de la France pour remplacer Michaëlle Jean à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie, la Rwandaise Louise Mushikiwabo, a des liens avec le Québec. Le frère aîné de l’actuelle ministre des Affaires étrangères, Landoald Ndasingwa, a étudié la littérature à l’Université de Montréal dans les années 70 et a épousé une Montréalaise, Hélène Pinsky. En 1974, le couple s’est installé à Kigali, où il a ouvert un hôtel. Les époux et leurs enfants ont été parmi les premières victimes du génocide de 1994, qui a fait 800 000 morts en 100 jours. Mme Mushikiwabo, qui vivait aux États-Unis pendant le génocide, est rentrée au Rwanda en 2008. Elle est depuis ministre au sein du gouvernement de Paul Kagame. Notre consœur Isabelle Hachey avait raconté dans La Presse l’histoire du couple Ndasingwa-Pinsky lors d’un grand reportage réalisé en 2014, 20 ans après le génocide au Rwanda.

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