Éditorial Alexandre Sirois

RETOUR DU TERME « SOCIALISTE »
De quoi rendre Trump fou de joie

« Nous sommes dans une montagne russe qui va à 160 km/h, dont nous avons perdu le contrôle et où il n’y a plus de frein ! »

Détrompez-vous : ce n’est pas un membre de l’entourage de Donald Trump qui vient de faire cette déclaration. Non. C’est plutôt un stratège… démocrate.

Il a été cité dans le National Journal, sous le couvert de l’anonymat, au sujet de la « vague socialiste » au sein de son parti. Il est, vous l’aurez deviné, catastrophé. Et il a raison de s’inquiéter.

Le mot « socialiste » est de retour dans l’univers politique américain. Les républicains l’utilisent pour qualifier un ensemble d’idées en vogue chez les démocrates, allant de l’instauration d’un système de santé universel à d’importantes hausses d’impôts pour les plus riches, en passant par la réduction des émissions de gaz à effet de serre à zéro en 10 ans.

Les républicains se gênent d’autant moins que le mot socialiste sort aussi de la bouche de démocrates. La populaire Alexandria Ocasio-Cortez, membre de la Chambre des représentants à Washington, se qualifie elle-même de socialiste démocrate. Ce n’est bien sûr pas la même chose. Le sénateur Bernie Sanders, qui utilise aussi cette épithète, a déjà dit s’inspirer des pays scandinaves sociaux-démocrates comme le Danemark. Cela dit, ne comptez pas sur les républicains pour insister sur cette nuance.

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En politique, l’utilisation stratégique des idées est de la plus haute importance. Et jusqu’à maintenant, le socialisme demeure une hérésie pour un grand nombre d’Américains.

Un sondage Gallup fait avant l’élection présidentielle de 2016 en a fait la démonstration. On a demandé aux électeurs s’ils voteraient pour le candidat de leur propre parti dans l’éventualité où celui-ci serait « socialiste ». Moins de la moitié des Américains (47 %) ont répondu oui. Fait notable, un candidat athée s’en tirerait mieux, recueillant l’appui de 58 % des personnes interrogées !

D’autres sondages ont démontré, depuis, que le mot socialiste est nettement moins péjoratif chez les moins de 30 ans. Mais on peut présumer que le parcours d’un candidat démocrate étiqueté « socialiste » prendrait malgré tout la forme d’une course à obstacles. Particulièrement dans les États-clés (les fameux swing states, comme l’Ohio et la Pennsylvanie) où les politiciens modérés ont généralement plus de succès.

On comprend donc pourquoi certains stratèges démocrates dorment mal la nuit. Et pourquoi Donald Trump, lui, doit jubiler. 

Alors que les astres ne semblaient pas vouloir s’aligner pour favoriser sa réélection, il a peut-être trouvé un angle d’attaque pour le scrutin de 2020.

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Ce n’est pas d’hier que le président traite les démocrates de socialistes. « Ils imposeront le socialisme en Floride. Bienvenue au Venezuela ! », avait-il lancé en novembre dernier, avant les élections de mi-mandat. Mais il n’a pas pu diaboliser Hillary Clinton en 2016 en la traitant de socialiste. Ça n’aurait pas tenu debout !

Désormais, l’échiquier politique n’est plus le même. Donald Trump a tiré les républicains vers la droite et les démocrates sont tentés de s’éloigner du centre. Celui ou celle qui va remporter la course à la direction du Parti démocrate pourrait être nettement plus progressiste qu’Hillary Clinton.

Si c’est le cas, Donald Trump va s’en donner à cœur joie. Il utilisera le mot socialiste à toutes les sauces. Il soutiendra, comme il l’a fait la semaine dernière lors de son discours sur l’état de l’Union, que les démocrates veulent restreindre les libertés des Américains.

C’est faux, bien sûr. Les plus progressistes des candidats démocrates à la présidence militent par-dessus tout pour une meilleure répartition de la richesse afin de réduire les inégalités. L’ascenseur social est en panne aux États-Unis et ils cherchent des moyens d’y remédier.

Mais ça n’empêchera évidemment pas le président républicain de prétendre que si les Américains ne votent pas pour lui, ils vivront l’enfer sur terre et leur pays n’aura plus rien à envier au Venezuela !

Pourcentage d’électeurs américains qui voteraient pour un candidat à la présidence issu de leur propre parti si ce politicien était…

Catholique : 93 %

Femme : 92 %

Noir : 92 %

Hispanique : 91 %

Juif : 91 %

Mormon : 81 %

Gai ou lesbienne : 74 %

Chrétien évangélique : 73 %

Musulman : 60 %

Athée : 58 %

Socialiste : 47 %

Source : Gallup, juin 2015

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