Éditorial Alexandre Sirois

Langues autochtoneS Il est minuit moins une

Il n’est jamais trop tard pour bien faire, dit-on. Dans le cas des langues autochtones, il est minuit moins une ! Le gouvernement fédéral s’apprête à déposer un projet de loi pour assurer leur protection… alors qu’elles font face à la disparition.

Les quelque 70 langues autochtones recensées au Canada (une dizaine au Québec) sont en danger. Elles pourraient s’éteindre si on n’intervient pas rapidement pour les protéger.

C’est pourquoi l’initiative du gouvernement fédéral est de la plus haute importance. La législation, annoncée en décembre 2016 par Justin Trudeau, devrait être dévoilée sous peu et adoptée au cours de l’année. Elle ne doit pas être simplement symbolique. Ce serait un double affront.

Car lorsqu’il adoptera cette loi, le Canada ne reconnaîtra pas seulement la menace qui pèse sur les langues autochtones, mais aussi sa responsabilité dans cette situation dramatique.

Les efforts concertés visant à assimiler les autochtones, le dénigrement et le rejet de leurs langues et de leur culture à un point tel que certains en avaient honte… Ce système perfide qui a broyé l’identité des autochtones, notamment par l’entremise des pensionnats, c’est Ottawa qui en a été la cheville ouvrière.

Aujourd’hui, seulement 15,6 % de la population autochtone au Canada dit pouvoir « soutenir une conversation dans une langue autochtone », selon les plus récentes données de Statistique Canada (environ 260 000 personnes au pays). Il y a 10 ans, il y en avait 21,4 %.

Le moment est donc venu de trouver des façons de stopper l’hémorragie. De proposer des moyens de garantir la transmission des langues autochtones aux prochaines générations. Quiconque est préoccupé par la précarité du français au pays sera forcément consterné par celle des langues autochtones et comprendra l’urgence de la situation.

Au sein des communautés, la prise de conscience de cette catastrophe annoncée ne date pas d’hier. Des programmes ont été développés ces dernières années pour préserver les langues autochtones en favorisant leur apprentissage. Certaines ont déployé, d’ores et déjà, des efforts considérables en la matière.

Mais les initiatives en cours ne sont visiblement pas suffisantes. Et il suffit de discuter avec des acteurs du milieu pour comprendre que souvent, sans financement récurrent, elles sont tenues à bout de bras.

Si le gouvernement fédéral est persuadé qu’il est de son devoir de changer la donne – ce qui est effectivement le cas –, les initiatives doivent être généralisées et soutenues adéquatement. 

Ottawa a « la responsabilité de fournir des fonds suffisants pour la revitalisation et la préservation des langues autochtones », avait souligné la Commission de vérité et réconciliation du Canada en 2015. L’heure est venue d’en prendre acte.

Précisons ici qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de gros sous. Le défi est plus complexe. Il y a de multiples façons de le relever. Par exemple, lors des « séances de mobilisation » avec les communautés autochtones devant servir de prélude à ce projet de loi, l’importance de la prestation de services gouvernementaux en langues autochtones a été évoquée.

Et il faudra d’abord, selon les experts, évaluer les besoins de chaque communauté sur le plan linguistique. En n’oubliant pas que ce sont les autochtones qui devront être les véritables maîtres d’œuvre de ces efforts de protection et de revitalisation. Mais Ottawa doit, dès après l’adoption du projet de loi, leur donner les moyens et la possibilité de faire valoir leurs droits linguistiques.

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