Montréal complètement cirque

Dix ans de pertinence et de plaisir

Depuis 10 ans, le festival Montréal complètement cirque présente ce qui se fait de mieux sur la planète cirque. Nadine Marchand, directrice de l’événement depuis ses débuts, fait part de ses souvenirs à La Presse.

La première année

« Mon premier souvenir est vertigineux et palpitant. Jamais je n’oublierai la soirée d’ouverture. C’était iD du Cirque Éloize, sous le chapiteau du Vieux-Port, il faisait à peu près 40 °C… Il y avait une fébrilité extraordinaire. On a été chanceux, ç’a été un succès monstre dès le premier soir. » Lors de ce premier Montréal complètement cirque en 2010, un spectacle de la troupe britannique NoFit State avait aussi été présenté à la TOHU, et les premiers jalons de la programmation extérieure et du Marché du cirque ont été posés. Entre pertinence et plaisir, le ton était donné. « On a tout de suite senti qu’on n’aurait pas à se battre pour prouver pourquoi on était là. Les gens se le sont approprié rapidement. »

Les troupes étrangères

Circa, Gravity and Other Myths, Gandini Juggling : de nombreuses troupes étrangères se sont fait connaître ici grâce au festival, pour ensuite en devenir des habituées. « C’est vraiment un festival international. Ce qu’on veut présenter, c’est un coup d’œil sur le cirque contemporain dans le monde. C’est vraiment stimulant pour les artistes et pour le public », dit Nadine Marchand, qui travaille de concert avec le directeur de la programmation, Stéphane Lavoie – aussi directeur de la TOHU, maître d’œuvre du festival –, et son équipe. « On regarde les spectacles qui sont prêts, on décide ce qui devrait être présenté au festival ou pendant l’année à la TOHU… Notre priorité, c’est la diversité, montrer que le cirque n’est pas juste une affaire, mais un métissage, comme en théâtre ou en danse. »

Le bouillonnement québécois

Lorsque le festival est né, ses organisateurs espéraient susciter la création de troupes québécoises. Dix ans plus tard, ils peuvent dire mission accomplie : Machine de cirque présente cet été son très réussi deuxième spectacle (La galerie), la troupe Flip Fabrique a ouvert le festival en 2016 après y avoir présenté son premier spectacle en 2012. Et que dire du Cirque Alfonse, qui s’y est produit trois fois. « Non seulement il y a eu l’émulation, mais ils veulent tous y jouer. Avec le Marché du cirque, qui fonctionne beaucoup, c’est vraiment une vitrine. Timber d’Alfonse, qu’on a présenté en 2011, a été joué pendant quatre ans après ! » Cette fidélité suscite même des vocations spontanées : on peut voir depuis deux étés Antoine Carabinier du Cirque Alfonse servir au bar de la terrasse du festival, rue Saint-Denis, déguisé en serveuse bavaroise. « L’an dernier, ils ont brisé le comptoir parce qu’ils montaient dessus. Cette année, on leur a fabriqué un comptoir-scène ! Il est solide. »

Toujours plus dans la rue

Une présence dans les quartiers – huit cette année – dès le début. De l’animation avec les Minutes complètement cirque. La rue Saint-Denis fermée. Une création différente chaque année place Émilie-Gamelin. « Pour moi, la rue, ç’a toujours été plus haut, plus loin ! » C’est d’ailleurs « lors de la troisième ou quatrième année », lorsque la rue Saint-Denis a été fermée pendant trois jours (elle l’est maintenant pendant toute la durée de l’événement), que Nadine Marchand a senti que le festival avait pris sa vitesse de croisière. « On allait à la rencontre du public, et la programmation s’est densifiée. » En 2013, le spectacle Babel à la place Émilie-Gamelin, avec son échafaudage spectaculaire, aura aussi été un tournant. « Les premières années, on était au sol, mais je trouvais qu’il fallait qu’on soit en hauteur, dit Nadine Marchand. Ça a fonctionné, les gens sont venus et, depuis, c’est devenu un vrai rendez-vous. »

Les plus beaux souvenirs

Les beaux souvenirs se bousculent dans la tête de Nadine Marchand : Pour le meilleur et pour le pire du Cirque Aïtal sous chapiteau en 2016 – « Ça faisait trois ans qu’on les voulait ! » –, le spectacle déambulatoire Vice et Vertu des 7 doigts à la SAT il y a deux ans, la « boule de feu » d’A Simple Space, le cabaret Barbu du Cirque Alfonse – « Une bonne idée, du monde heureux, une véritable osmose » – et celui des Britanniques de La soirée, qui « déménageait ». « Un de mes gros coups de cœur a été le Cirque invisible en 2011, avec Victoria Chaplin et son mari… C’était magique ! » On lui rappelle aussi Léo, mis en scène par Daniel Brière, qui arrivait du Fringe d’Édimbourg – un très bon coup de programmation en 2012. « Oui, à la croisée du théâtre et de la danse… Des gens de théâtre qui pensent qu’ils n’aiment pas le cirque viennent voir ça et ils n’en reviennent pas. » Des déceptions ? « Oui, mais j’ai moins envie d’en parler, pour les artistes. Mais ça arrive, c’est normal, car il faut aussi prendre des risques. »

Les défis

Le financement et le développement de public sont les deux défis principaux – et constants – du festival. « Il y a tellement d’événements à Montréal ! », dit la directrice. Si, cette année, le festival s’est beaucoup articulé autour du Quartier des spectacles – fini les salles excentrées, tout a lieu autour de la rue Saint-Denis –, il y a aussi le désir de s’implanter davantage autour de la TOHU, où des spectacles sont bien sûr présentés. « On serait dans le quartier Saint-Michel comme au centre-ville. » Les coproductions pourront ouvrir des possibilités – le spectacle Finale de la troupe allemande Analog est présenté avec Juste pour rire cette année –, et un des grands objectifs reste le développement d’un réseau nord-américain. « Les spectacles pourraient tourner davantage, et les frais seraient partagés. » On constate depuis quelques années une diminution du nombre de spectacles au programme. « Mais chacun est présenté plus longtemps », précise Nadine Marchand, qui aimerait quand même en proposer davantage. Alors qu’ils sont déjà en train de préparer la programmation de 2020, est-ce qu’on peut dire que le festival est rendu à maturité ? « Pas encore. Je crois qu’on peut encore grandir. »

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