Mossoul

La victoire des écoliers

Ils sont l’espoir d’une ville en ruine. Traumatisés par quatre années de bombes et d’oppression djihadiste, des milliers d’enfants irakiens réapprennent à vivre. Un an après la fin d’une guerre qui a fait plus de 10 000 morts et a rasé le centre historique, des profs s’efforcent de leur construire un avenir.

Mossoul — Les filles ont cours le matin ; les garçons, l’après-midi. Lorsqu’ils se croisent à mi-journée dans un déferlement de couleurs, de rires et de cris, une cacophonie de voix haut perchées, c’est un tourbillon de vie qui balaie ce paysage mortifère et désolé. La pluie de ce début d’hiver a transformé les rues de Mossoul en pataugeoire. La boue rouge colle aux chaussures des enfants qui traversent les flaques sur des planches bancales. Plus dangereux que les trous d’eau, des pans d’étages pendent dans le vide, énormes blocs de béton et de ferraille prêts à s’effondrer… Très peu de familles sont revenues vivre dans la vieille ville, où s’étaient réfugiés les derniers combattants de Daech.

À l’école selon l’État islamique, les filles étaient bannies et les garçons n’apprenaient que la haine. Avant de rebâtir l’école primaire Al-Hafsa, il a d’abord fallu, tout autour comme à l’intérieur, déblayer et enlever les cadavres qui pourrissaient. « Sur le toit, on a trouvé les corps de deux enfants de Daech et de deux snipers. Dans une pièce, un sac de sport rempli de dinars irakiens, des kalachnikovs, des grenades, des mortiers entreposés que nous avons remis aux autorités. Et dehors, il y avait plus d’une centaine de dépouilles », explique Odeï, un voisin qui a participé aux opérations de nettoyage.

Des écoliers pas comme les autres

Reconstruite grâce à des dons de riches Mossouliotes et des dotations de l’UNICEF, ainsi qu’à la force des bras d’anciens habitants du quartier, tous volontaires, l’école Al-Hafsa a ouvert ses portes le 20 août dernier. Tous les jours, sauf les vendredis et les samedis, elle accueille 650 élèves de 6 à 10 ans. Des écoliers pas comme les autres, car ils restent avant tout des enfants de la guerre, meurtris par leurs souvenirs. Les 13 enseignants, originaires de Mossoul Est, de l’autre côté du Tigre, se sont adaptés.

« C’est frappant : dès qu’il y a un bruit trop violent, ils sursautent et deviennent nerveux. »

— Une enseignante volontaire

« Nous faisons attention à ne pas avoir de gestes trop brusques, explique la directrice. Mais c’est frappant : dès qu’on leur fait le moindre petit reproche, pour un devoir mal fait ou quoi que ce soit d’autre, ils se mettent à pleurer… Dès qu’il y a un claquement de porte, un bruit trop fort ou trop sec, ils sursautent et deviennent nerveux. »

Pas de formation spécifique pour eux. Alors, ils se fient à leur instinct. La première difficulté : remettre à niveau ces enfants qui, pour la plupart, ne sont pas allés en classe depuis près de quatre ans. Pour le moment, les instituteurs s’évertuent à leur apprendre – ou à leur rappeler – les bases de la lecture et de l’écriture. Ils ont aussi de sommaires exercices de gym : alignés en rang dans la petite cour, ils effectuent pour l’essentiel quelques moulinets des bras, extensions et étirements.

Au début comme à la fin des cours, les élèves se rassemblent pour chanter l’hymne irakien et saluer le drapeau. Un rituel important, selon les autorités, soucieuses d’insuffler à ces écoliers, héritiers d’un monde disloqué, le sentiment d’appartenance à la République irakienne.

Nour, Hareth et les autres

Parmi eux se trouvent des orphelins, de père, de mère, ou des deux. Beaucoup d’Irakiens considèrent que la perte du père est particulièrement terrible, tant les difficultés à exister dans cette société patriarcale sont grandes pour les femmes seules. Mais aucun de ces enfants ne vit dans un orphelinat : ici, les familles sont nombreuses, et on trouve toujours un oncle, une tante, un frère ou une sœur pour prendre soin d’eux.

Il y a là Ilaf et Isra, 6 et 8 ans, retrouvées avec leur mère sous les décombres de leur maison, seules rescapées d’une fratrie de 11 ; Nour, 9 ans, défigurée après qu’une femme kamikaze, cachée parmi les familles qui fuyaient les combats, s’est fait exploser tout près d’elle. Sa mère : tuée sur le coup. Son père : un grand brûlé à l’agonie, presque un mort-vivant. Nour a perdu plusieurs doigts et porte sur le visage les marques de profondes brûlures. Un médecin italien, membre d’une organisation humanitaire dont elle a oublié le nom, lui a dit que c’était « réparable ». Alors, sa sœur Zynab, 20 ans, qui l’a recueillie, espère un prochain voyage en Europe, même si elle n’a plus de nouvelles de ce docteur.

Nour, elle, n’est revenue à l’école que depuis deux semaines. En classe, elle s’assoit entre ses nièces, les filles de Zynab. « Nous faisons tout pour qu’elle se sente à l’aise, qu’elle participe », explique l’institutrice. Et ça marche. La petite fille est aux anges. Elle lève la main, pose des questions, émouvante avec son air efflanqué et sa couette sur le haut de la tête.

Les enseignantes portent aussi une attention particulière à Hareth. La directrice a accepté de l’inscrire, bien qu’il ait déjà 13 ans et n’aime pas l’école… Derrière ses lunettes aux verres épais, il a des yeux immenses et le regard doux. L’air pensif, il écoute les adultes raconter sa tragédie, comme si elle était celle d’un autre. « Son père est tombé là, devant lui, au milieu du patio qu’il traverse dix fois par jour pour aller de la chambre à la cuisine », raconte Daoud, un voisin et ami. On nous désigne la balustrade, au deuxième étage, par-dessus laquelle l’homme a été jeté par les guerriers de Daech.

Aujourd’hui, Hareth habite avec sa tante, Baïda, et son oncle, Ali Husein Mohammad, qui ont retrouvé leur maison après avoir passé un an dans un camp de réfugiés. La famille de l’adolescent a été une des dernières à quitter le quartier. La bataille de Mossoul était sur le point de se terminer, et ils avaient vécu trois ans sous le règne de Daech. Les forces de la coalition bombardaient encore la vieille ville, mais l’armée irakienne n’était plus qu’à quelques rues. Il fallait fuir, ne pas rester avec les derniers combattants djihadistes.

Le 2 juillet 2017, à la nuit tombée, Hareth, sa mère, son petit frère et sa petite sœur osent enfin s’aventurer dans les ruelles de la vieille ville, jusqu’au carrefour au-delà duquel se trouvent les forces spéciales irakiennes. Il ne leur reste plus que quelques mètres à parcourir lorsqu’une déflagration retentit. Une grenade. Hareth est touché à la joue. Il est encore conscient lorsque, quelques secondes plus tard, tombe une bombe.

« Quand je me suis réveillé, j’ai cru que ma mère dormait, mais elle était morte. »

— Hareth, 13 ans

Son petit frère et sa petite sœur aussi ont été tués. Souvent, Hareth s’assoit là, sur une grosse pierre, au milieu des gravats. Il regarde l’angle de cette rue du quartier de Makkawi, juste en face. Épargné par les frappes aériennes, le bâtiment aux murs peints en vert abritait un magasin. Sa mère gisait sur le pan de trottoir, au pied du rideau de fer qui est resté baissé. Le propriétaire n’est jamais revenu.

Baïda se sent démunie face à cet adolescent solitaire. « Il n’arrive à se concentrer sur rien, il ne peut rien retenir ; c’est comme si ces événements avaient pris toute la place dans sa tête. » Hareth rêve de devenir charpentier, comme son père et comme son oncle, qui vient de rouvrir son petit atelier au milieu des ruines. « Depuis les années 1980, on n’a connu que la guerre », explique ce dernier en montrant sur son corps les cicatrices de ses sept blessures. « On avait beaucoup de patience, mais on l’a perdue. » De sa poche, il sort le certificat qui atteste qu’il n’a pas appartenu à Daech, dont l’un des combattants était un homonyme. Pour être disculpé, Ali Husein a dû faire des tests ADN. 

Hareth a beaucoup d’amis. Des amitiés solides, à la vie, à la mort. « Nous jouons, nous lisons ensemble, nous faisons tout ensemble », dit-il, enfin loquace. Avec Mustafa, Yousef, Ayud et les autres, il sort du quartier où il a vu mourir sa famille. Ils arpentent la rue Al-Farouk, qui était, avant la guerre, une des principales artères commerçantes de la vieille ville. Là, dans les décombres encore truffés de mines et d’explosifs, ils jouent à cache-cache. « Quand je me sens mieux, explique Hareth, je peux rentrer. Et puis, l’école aide aussi. Elle fait passer les journées plus vite. » Mais ce qu’il aime, c’est la musique… Des chansons qui parlent de frères, de sœurs. Sa tante les écoute parfois avec lui, et ils pleurent tous les deux. Pourtant, à la fin, Hareth se sent mieux. Il pose sur les paroles les visages de ceux qu’il a aimés. « Penser à eux me réconforte, c’est comme les garder. » 

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