Mai 68

L'espoir en héritage

Cela fait 50 ans que se sont déroulées les révoltes qui prirent le nom de Mai 68. De quoi se souvient-on ? Des slogans, sans doute : « Sous les pavés la plage », « Interdit d’interdire », « Jouissez sans entraves ». Un sondage récent du Nouveau Magazine littéraire avance que 79 % des Français interrogés, toutes obédiences politiques confondues, considèrent que Mai 68 a eu un héritage positif. Mais de quel héritage parle-t-on ?

Pour Mathieu Bock-Côté, avec Mai 68, « nous avons appris à nous détester comme civilisation. Nous nous accusons de racisme, de sexisme, d’homophobie, d’islamophobie, et ainsi de suite ». Vraiment ?

À regarder les unes des grands quotidiens et magazines français, on réalise à quel point l’héritage est en partage. Dans le hors-série de L’Humanité, on titre « Mai 68. Un rêve qui court » (mai 2018), tandis que dans Marianne, c’est plutôt « Mai 68, ça s’est passé près de chez vous » (numéro du 27 avril au 3 mai 2018).

Bouillonnement mondial

Que s’est-il passé en mai 68 ? La jeunesse se révolte. En réalité, c’est, on s’en doute, beaucoup plus complexe que cela. L’année 1968 voit des mouvements de révolte se profiler un peu partout dans le monde, notamment aux États-Unis, marqués par l’opposition à la guerre du Viêtnam et par l’assassinat, le 4 avril 1968, de Martin Luther King. Aussi, en Tchécoslovaquie, où Alexander Dubček propose un « socialisme à visage humain ». C’est le printemps de Prague, la jeunesse s’exprime ; la répression suivra bientôt de la part de l’URSS. Ajoutons aussi les mouvements sociaux en Pologne, aux Pays-Bas, au Mexique, en Italie et au Japon.

On coupe souvent Mai 68 de toute influence extérieure. Pourtant, les premiers troubles à Nanterre ne commencent-ils pas à la suite d’une manifestation de soutien au Viêtnam ? Puis, c’est la Sorbonne. Le 3 mai, 400 manifestants l’occupent. Le recteur envoie les forces de l’ordre, les étudiants répliquent, on ne s’y attendait pas : 481 blessés, dont 279 étudiants et 202 policiers. 

Des leaders émergent, notamment Daniel Cohn-Bendit, que l’on va expulser rapidement du pays. Comme il est juif et allemand, ils seront plusieurs à scander alors « nous sommes tous juifs allemands ». Les manifestations prennent alors de l’ampleur : le 10 mai, quelque 20 000 lycéens et étudiants sont à place Denfert-Rochereau. Durant la nuit, on monte des barricades au Quartier latin. Au petit matin, elles seront prises d’assaut par 6255 policiers. La radio française retransmet en direct les événements. La télévision, de plus en plus présente dans les foyers, met en images les heurts et les violences dont on parle chaque jour. Le trouble est grand. L’historien Benjamin Stora rappelle que « nous sommes passés en quelques heures, voire instantanément, du noir et blanc à la couleur, comme les deux chaînes de télévision de l’époque, coïncidence incroyable ». (Le Monde, hors-série, mai 2018)

Les manifestations prennent encore de l’ampleur. Le 13 mai, ils sont 500 000. Le 22 mai, les ouvriers de tous horizons s’ajoutent au mouvement – on compte en France près de 10 millions de chômeurs –, une situation complètement inédite qui rappelle à certains l’atmosphère de la Libération ou les grèves de 1936 qui ont mené à l’avènement du gouvernement du Front populaire.

De Gaulle s'impose

Puis, le 29 mai, de Gaulle disparaît, parti à Baden-Baden, en Allemagne. Serait-ce une nouvelle fuite de Varennes ? De Gaulle partira-t-il de la présidence qu’il occupe depuis presque 10 ans ? Non. Arrivé en Allemagne, il est confondu par le général Massu. Le président de la République se rebiffe et rejoint Paris le 30 mai. De Gaulle dissout l’Assemblée pour organiser des élections législatives. Une manifestation de plus de 300 000 personnes défile dans Paris en soutien au général. Les élections des 23 et 30 juin 1968 reportent de Gaulle au pouvoir. 

En 1975, Renaud chante Hexagone : « Ils se souviennent, au mois de mai/D’un sang qui coula rouge et noir/ D’une révolution manquée/Qui faillit renverser l’Histoire/Je me souviens surtout de ces moutons/Effrayés par la Liberté/S’en allant voter par millions/Pour l’ordre et la sécurité ».

Est-ce tout ce qui reste de Mai 68 en France ? On aurait tort de le croire. 

Pour Raymond Aron, il ne s’agirait que d’une « illusion lyrique ». Vraiment ? Que ça ? Pour Ludivine Bantigny, qui vient de faire paraître cette année un brillant ouvrage intitulé 1968. De grands soirs en petits matins (Seuil, 2018), le point commun serait l’antigaullisme, mais les causes seraient multiples, mais claires : « la société était bloquée, avec des structures vieillissantes, il y avait une profonde aspiration à une libération ».

Voilà sans doute ce qui représente le mieux l’aura qu’a aujourd’hui Mai 68 en France : une « aspiration à une libération ». Est-elle réalisée ? À voir la réactivation systématique des idéaux portés par les manifestants au cours de cette année charnière qu’est 1968 et ses réutilisations au cours des 50 années suivantes, probablement pas. Et c’est sans doute un peu pour cela qu’un homme de droite comme Nicolas Sarkozy a dit, en 2007, qu’il faut « tourner la page de Mai 68 », et voir « si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes »… 

Pour 79 % des Français, Mai 68, au-delà des événements, c’est encore et toujours un espoir, on a donc pas fini d’en entendre parler. N’en déplaise à Mathieu Bock-Côté, l’espoir fait vivre.

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