DAECH ET LA FRANCE

Et frappent, les filles

La France visée par un commando féminin, c’est une première mais pas une surprise. Visiblement, les magistrats n’ont pas su anticiper le profil dangereux des femmes.

Quand Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, écoute François Hollande annoncer que « les terroristes seront traqués, réduits et, au bout du compte, annihilés », il sait déjà. 

Le commando à la voiture piégée a été localisé. Il a fallu cinq jours pour que, partis des gargouilles de Notre-Dame, les enquêteurs arrivent à Boussy-Saint-Antoine, un bourg de 7000 habitants à une trentaine de kilomètres de Paris, dans l’Essonne. 

Grâce à des indices, des écoutes, et de la chance. Au début, pourtant, on ne peut pas dire que la police ait été efficace. À 3 h 33, dans la nuit du samedi au dimanche 4 septembre, une Peugeot 607 gris foncé intrigue Stéphane, garçon de café. Elle est garée rue de la Bûcherie, feux de détresse allumés, sans plaque d’immatriculation. 

À l’avant, Stéphane aperçoit une bouteille de gaz. À deux reprises le 17 est appelé, sans succès. Même une patrouille est alertée : «  Nous allons envoyer des collègues…  » Le café ferme. Les clients s’en vont, ignorant qu’ils ont échappé à un attentat. 

LA PISTE

Il faudra attendre 7 heures du matin pour voir un cordon policier se déployer autour de la berline. Dans le coffre, cinq autres bonbonnes de gaz sont découvertes, avec un torchon imbibé de gazole et une cigarette à peine consumée. Si les plaques d’immatriculation ont été retirées, la vignette de l’assurance mène au propriétaire : Patrick Madani, dit « Kader », autrefois signalé pour prosélytisme. 

Dès lundi 5 septembre, à 6 heures du matin, les forces d’intervention, la Sdat et la BRI, sont devant son domicile de Tremblay-en-France, une jolie maison où il vit avec sa femme, Aïcha, et ses cinq filles. Madani est vite mis hors de cause. Mais il oriente les enquêteurs sur une piste, celle de sa troisième fille, Inès, 19 ans, fichée S pour une tentative de départ en Syrie. 

Elle n’est pas rentrée au domicile depuis plusieurs jours. Les voisins sont éberlués. Cette Inès-là ne correspond pas à celle qu’ils connaissent depuis ses deux ans. « Elle a changé d’habits il y a quelques années, confie Patrick. Mais jamais d’attitude. Ici, peu importe la religion. On se respecte. Elle me regardait dans les yeux bien que je sois un homme et se montrait toujours avenante. » 

Ce gaillard en aurait les larmes aux yeux. Pourtant, Inès Madani est déjà inscrite sur la liste de l’Organe belge de coordination pour l’analyse de la menace (Ocam), pour le rôle de « facilitatrice » qui aurait été le sien auprès des aspirants au djihad de la région de Charleroi. 

LES AUTRES SUSPECTES

La course contre la montre est lancée. Les empreintes sur la poignée et la ceinture passager désignent, elles, Ornella Gilligmann, 29 ans, mère de trois enfants, résidant à Châlette-sur-Loing, dans le Loiret. Une équipe s’installe devant chez elle, mardi 6 septembre, à 6 heures du matin. Mais des voisins la préviennent. Elle parvient à s’enfuir avec son mari. La carte Sim de son téléphone la dénoncera. Ornella Gilligmann sera arrêtée sur l’A7, à hauteur d’Orange, par les hommes du GIGN. Elle aussi est fichée S pour avoir voulu partir sur les « terres du Sham ».

Selon son avocat, Me Xavier Nogueras, « elle est passée aux aveux ». Elle raconte aux enquêteurs la nuit du samedi au dimanche avec Inès, leur trajet en 607, leur passage par la tour Eiffel, difficilement accessible pour un attentat à la voiture piégée. Puis le choix de Notre-Dame. Enfin, la tentative d’embrasement et, peut-être, une dispute entre elles. Ornella a été déferrée devant un juge antiterroriste, et son mari, relâché. 

FEMMES AU FRONT

Une première en France :  dans ce couple, c’est madame l’activiste. Le contexte terroriste obligerait les juges à revoir certaines de leurs habitudes. Il n’y a pas de bataillon féminin dans les rangs de Daech. Les femmes, on les trouve en face, sous l’uniforme kurde car, pour les islamistes, elles se résument à la reproduction, au plaisir, aux tâches ménagères. 

En Europe, il en va différemment. Le mois dernier, c’est une mineure de 16 ans qui était interpellée à Melun ; en mars, deux adolescentes parce qu’elles pensaient attaquer une salle de spectacle. Hasna Aït Boulahcen, morte dans la fusillade de Saint-Denis, après les attentats de novembre, ne serait plus une exception. 

Mais les Françaises n’ont rien inventé. Il y a quatorze ans, en Russie, 19 femmes kamikazes sont entrées dans le théâtre de la Doubrovka en cachant des ceintures d’explosifs sous leurs vêtements de deuil. Elles sont les « veuves noires », qui auraient agi pour venger un proche. 

Les Britanniques ont leur veuve blanche, Samantha Lewthwaite. Son kamikaze de mari est mort dans les attentats de Londres, en 2005. On lui attribue des dizaines de victimes. Certains écrits d’érudits islamiques du IXe siècle enseignent que les femmes, en accédant au rang de « shahida » (martyre), peuvent gagner le paradis à côté de leurs maris morts au djihad. 

Ce que Malika El-Aroud, femme de l’assassin du commandant Massoud, a théorisé dans Les soldats de lumière. Un ouvrage de la bibliothèque de Hayat Boumeddiene, épouse du tueur de l’Hyper Cacher, comme le raconte Matthieu Suc dans Femmes de djihadistes (éd. Fayard). Kahina Amimour, l’épouse d’un des kamikazes du Bataclan ou la Bretonne Emilie König sont parties en Syrie. Cette dernière figure sur la liste noire des Américains. Les exemples sont nombreux. 

Mais les magistrats français ne semblent pas l’avoir compris. Avocate de partie civile dans des affaires terroristes, Me Samia Maktouf explique : « Elles ont bénéficié d’une sorte de “biais de genre” », utilisant le vocabulaire universitaire pour étudier les caractérisations, conscientes ou non, liées au sexe. 

Et elle argumente : « Souad Merah, la sœur de Mohamed, était la première de la famille à se rendre en Egypte. Elle avait aussi payé à son frère des billets d’avion pour Damas. Elle a financé son endoctrinement et le terrorisme », poursuit l’avocate. 

SARAH ET SES RELATIONS 

Parmi les 689 Français présents en Syrie, il y aurait 275 femmes. Trois femmes du commando ont tenté de se rendre en Syrie. Sans succès. Ce sont les amours de Sarah Hervouët, 23 ans, qui mèneront les policiers jusqu’à Inès Madani. Elle est en effet sur écoutes à cause de ses relations. Ceux qui croyaient que Sarah ne présentait aucun danger, parce qu’elle était jolie, coquette, et qu’elle assortissait son hijab à ses baskets, vont tomber de haut. 

Sur Internet, Sarah cible ses « prétendants ». Elle s’est d’abord « fiancée » avec Larossi Abballa, le tueur des policiers de Magnanville, puis avec Adel Kermiche, un des deux tueurs du prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray. Et s’est vite consolée grâce au Meetic des djihadistes, la messagerie cryptée Telegram. Elle venait de se rabattre sur Mohamed Lamine Aberouz, le frère de Charaf-Din Aberouz, l’émir du groupe de djihadistes avec qui Larossi Abballa était lié. 

Sarah n’a découvert la religion musulmane qu’en 2015. Elle a grandi dans une famille catholique, au milieu d’un paysage qui fait rêver tous les Français, le golfe de Saint-Tropez, à Sainte-Maxime. De son père, elle n’a longtemps connu que le prénom, Majid. Elle a idolâtré ce géniteur inconnu et ses racines musulmanes. 

MAL-ÊTRE ET DÉSILLUSION

Le malaise de Sarah se voit à l’œil nu : elle a une demi-sœur, Natacha, blonde aux yeux bleus, qui ressemble en tout point à leur mère, Christelle. Sarah a les cheveux frisés, presque crépus. Elle se sent différente et mal aimée. « Ma sœur est en haut et moi en bas », répète-t-elle. 

Chez le coiffeur, elle essaie tout, le blond, le brun, le caramel et les extensions. À 19 ans, elle croit qu’elle va enfin trouver sa place dans le monde en rencontrant son père. Mais c’est la désillusion : il vit avec sa famille près de Paris et ne souhaite pas la revoir, ni lui présenter ses frères et sœurs. 

Quand sa mère la découvre en train de prier Allah dans sa chambre, elle se met en colère : « Pas de ça chez moi ! » Mais Sarah continue de se rendre à la salle de prière. Elle arrête de boire et de fumer, porte le voile. Quand elle tente de se rendre en Syrie, les amis se mobilisent. 

Après son retour, pour lui permettre d’échapper au surnom de « Sarah-boum », la famille déménage à Cogolin, où personne ne la connaît. Sarah sera la première à donner un coup de couteau à l’un des policiers. 

LA RAFLE

Jeudi 8 septembre, les policiers espèrent trouver Inès Madani à Boussy-Saint-Antoine. Ils la voient soudain apparaître, une casquette sur la tête, accompagnée de deux femmes couvertes du jilbab : Amel Sakaou, 39 ans, la doyenne du commando, celle qui habite dans la résidence d’où elles sortent, la Grange-aux-Belles. Et Sarah Hervouët. 

Enragée et déterminée à tuer, Inès se jette à son tour sur le policier qui tente de lui barrer le chemin.

Les trois femmes sont maîtrisées, dans une litanie de « Allah akbar ». Leurs cris aigus raisonnent encore dans les oreilles des voisins. 

Si les femmes exécutent, un homme reste le maître. De la rencontre du commando de Saint-Etienne-du-Rouvray à l’assassinat des policiers de Magnanville, en passant par les félicitations à l’auteur de la tuerie de Nice, toujours le même homme : Rachid Kassim, un Roannais. Il aurait succédé à Adnani, le « ministre attentat », abattu par une frappe américaine. Rachid Kassim n’est pas avare en conseils : « Remplir les bouteilles de gaz… les asperger d’essence… se garer dans un endroit fréquenté. Boum. » 

Il a aussitôt félicité ses lionnes pour ces actions 100 % féminines. Quitte à titiller l’ego de ses « lionceaux ». C’est sans doute ce qu’on appelle l’émulation en terres de djihad.

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