Théâtre coriolan

Lepage présente en grand Coriolan 

Robert Lepage revisite l’œuvre de Shakespeare dans une pièce grandiose présentée dès mardi au TNM. Entrevue avec le metteur en scène et les deux comédiens principaux.

Chronique

Coriolan et la dictature du « like »

Sur les 17 comédiens de la distribution de Coriolan, le fabuleux spectacle conçu par Robert Lepage auquel nous sommes conviés ces jours-ci au TNM, plusieurs proviennent de ce que l’on qualifie de « minorités visibles ». Ce détail ne devrait pas nous surprendre. Mais comme cette production survient après la fameuse « affaire SLĀV/Kanata », certains esprits mal intentionnés pourraient croire qu’il s’agit là d’une basse opération de rattrapage. Il n’en est rien.

« En effet, m’a dit Robert Lepage lors d’un entretien jeudi après-midi avant une répétition. Cette distribution a été décidée il y a plus d’un an. Ce qui se passe, c’est qu’il y a beaucoup de rôles pour les jeunes dans cette pièce. »

« Comme je ne suis pas souvent au Québec, je ne connais pas beaucoup ceux qui émergent. On m’a donc fait rencontrer de jeunes acteurs. Les choix se sont faits comme ça, tout simplement. J’ai découvert une cohorte de comédiens extraordinaires. »

— Robert Lepage, metteur en scène de Coriolan

Je n’ai pas voulu m’étendre davantage sur la question de la mixité culturelle sur les scènes québécoises, car Robert Lepage a eu l’occasion de le faire au cours des derniers mois (il aborde d’ailleurs fort bien le sujet dans l’excellent documentaire Entends ma voix de ma collègue Véronique Lauzon, qui sera présenté lundi soir sur ARTV et dont Marc Cassivi vous parle à l’écran 4). Je voulais surtout utiliser les précieuses minutes dont je disposais avec Robert Lepage pour parler de Coriolan, un spectacle renversant que j’ai eu le bonheur de voir l’été dernier au Festival de Stratford.

Robert Lepage a, au cours de sa carrière, eu la chance de revisiter certaines grandes œuvres (La tempête, Le songe d’une nuit d’été, etc.). Chaque fois, l’infatigable metteur en scène se donnait comme défi de revoir complètement la mise en scène. Pour la première fois de sa carrière, le créateur retravaille à partir d’un dispositif scénique et d’une mise en scène déjà exploités avec une nouvelle équipe. Mais bon, Robert Lepage étant Robert Lepage, il est impensable d’imaginer qu’il va se contenter de photocopier sa démarche.

« Si on entre dans le jeu de la comparaison, je dirais que ce n’est pas le même sport, dit-il. À Stratford, on a travaillé avec le texte de Shakespeare, un Anglais élisabéthain. Comme j’ai actualisé l’action, les comédiens devaient intégrer cette langue dans le contexte. À Montréal, on compose avec la langue de Michel Garneau [qui signe la traduction]. Les scènes sont plus dynamiques, plus limpides. C’est traduit avec un laser. C’est un peu comme si le voile de dentelles qui nous empêche parfois de comprendre le sens de certaines choses était retiré. »

Coriolan et Twitter

Cette nouvelle lecture (c’est la troisième fois que Lepage monte l’œuvre) de la pièce Coriolan insiste sur le pouvoir malsain des médias sociaux. À travers ce phénomène, le metteur en scène a imaginé le drame que vit le personnage principal. La poésie de Shakespeare fait corps avec ce cadre contemporain dans un étonnant naturel. Voilà le plaisir auquel les spectateurs de Montréal auront droit. Et voilà tout le génie de Lepage qui se déploie une fois de plus.

« Coriolan vit un grand bouleversement, celui de l’arrivée du concept de la république, explique Lepage. Il a du mal à comprendre ce qui se passe. Je m’identifie beaucoup à cela avec la montée des réseaux sociaux. Je suis en réaction contre ça. Je me dis que ce n’est pas vrai que c’est un nombre de “likes” qui va décider de certaines choses à ma place. » 

« Je suis pour la démocratie, je suis pour la liberté d’expression. Mais là, c’est rendu que monsieur et madame Tout-le-Monde s’expriment sur des sujets qu’ils ne connaissent pas et ont un impact majeur sur les décisions qui sont prises ensuite. C’est effrayant. C’est exactement ce que vit Coriolan. »

— Robert Lepage

Robert Lepage déplore la disparition grandissante des experts et des spécialistes de l’espace public. Tout comme il trouve dommage que les moments réservés aux échanges soient de plus en plus virtuels. « C’est rarissime aujourd’hui que les gens se rassemblent dans la rue pour faire des manifs, dit Lepage. [Il s’arrête un instant.] Et quand ça arrive, ça fait toute une histoire, ajoute-t-il, un sourire au coin des lèvres. Ce que je veux dire, c’est qu’avant, on exprimait son point de vue les uns en face des autres. Aujourd’hui, c’est par des tweets ou des likes. »

Robert Lepage a récemment vécu une expérience qui résume tout à fait la vision qu’il confère à son Coriolan. « On a joué Quills à Paris l’an dernier. Une heure après la première, la relationniste m’a dit : “Tout est beau ! C’est un succès. Les commentaires sont excellents sur Twitter.” Je n’en revenais pas ! Quand je lui ai dit que je préférerais attendre de lire la critique de Libération ou du Monde, elle ne comprenait pas ce que je voulais dire. »

Le choix d’Alexandre Goyette

C’est le comédien André Sills qui interprétait Coriolan à Stratford. Pour la production présentée au TNM, Lepage a souhaité travailler avec Alexandre Goyette. « Alex m’est rapidement apparu comme étant celui qui avait l’énergie, le physique et le tonus pour jouer ce rôle. C’est celui que j’ai souhaité rencontrer en premier. Il a une dégaine, une assurance et une présence très fortes. Tu mets tout cela sur scène et la moitié du travail est faite. »

Dans Coriolan, les rôles des deux tribuns, Sicinius et Brutus, sont très importants. Les deux personnages sont la voix du peuple. À Montréal, c’est la comédienne Louise Bombardier qui interprète Brutus, un personnage masculin. « J’aurais voulu faire ça à Stratford. Mais comme on doit composer avec une “talle” de comédiens qui se partagent toutes les productions présentées en alternance, je n’ai pas pu le faire. Ici, les deux tribuns nous rappellent deux prototypes de politiciens, le jeune loup et la politicienne chevronnée. »

Dès sa création à Stratford, Coriolan a été chaleureusement accueilli par le public et la critique. Alors que le spectacle s’installe à Montréal pour une série de 30 représentations et que les demandes se multiplient à l’étranger, ce parfum de succès rassure-t-il le metteur en scène ? « Pas vraiment, dit-il. Je me dis qu’il faut que ça soit encore mieux. Je pense que le spectacle va bien marcher. Mais il faut néanmoins passer tout cela dans le collimateur du public de Montréal. J’ai une avalanche de notes pour les comédiens tous les jours. Ceux qui pensent que c’est dans la poche, ça ne l’est pas. »

Pressé par son équipe, Robert Lepage s’est levé et m’a quitté avec son « avalanche de notes ». Il s’est rendu dans la salle du TNM et a salué l’imposante équipe de régisseurs, dont quelques-uns de Stratford étaient venus faire partager leur savoir et leur expérience à ceux de Montréal.

Une réelle confrérie régnait. On réglait mille et un détails dans la bonne humeur. Lepage a croqué un morceau de chocolat au vol et s’est installé au milieu de la salle. Les lumières se sont éteintes. La voix de Coriolan s’est fait entendre.

« celui qui s’abaisse à flatter

la populace est une vomissure

savez-vous même ce que vous voulez

bande de bâtards dégénérés

qui aimez ni la guerre ni la paix

qui chiez de peur à la guerre

à qui la paix monte à la tête

vous faites les lions !

on vous fait confiance !

et vous virez lapins !

vous faites les renards !

on vous croit un instant

vous virez dindes »

Ce que raconte Coriolan

Créée en 1607, cette pièce de Shakespeare raconte l’histoire de Caius Marcius, un jeune guerrier élevé par sa mère Volumnia, une femme machiavélique qui nourrit de grandes ambitions pour son fils. En 493 av. J.-C., Marcius part se battre contre les Volsques, ennemis de Rome. Il gagne la bataille à Corioles, ce qui lui vaut le nom de Coriolan. Cette gloire pourrait le faire élire consul. Mais Coriolan méprise le peuple. Les tribuns Brutus et Sicinius craignent de le voir prendre le pouvoir et conspirent pour l’en empêcher. Conseillé par sa mère, Coriolan décide de séduire les électeurs en leur offrant à manger. Coriolan est quand même banni de la cité. Il se rend chez son ancien ennemi Aufidius, chef des Volsques, et le convainc de l’aider dans son plan de vengeance contre Rome. Influencé par son entourage, Corolian voudra plutôt réunir Volsques et Romains. Se sentant trahi, Aufidius tue Coriolan.

Anne-Marie Cadieux et Alexandre Goyette

Au nom de la mère et du fils

Anne-Marie Cadieux et Alexandre Goyette n’avaient jamais travaillé ensemble. Ni au théâtre ni à la télévision. Le metteur en scène Robert Lepage les a rassemblés pour interpréter Volumnia et Caius Marcius, la mère ambitieuse et le fils guerrier soudés l’un à l’autre que l’on retrouve dans Coriolan, le chef-d’œuvre de Shakespeare. Nous avons rencontré les comédiens alors qu’ils apprivoisaient l’imposant dispositif scénique arrivé directement du Festival de Stratford, en Ontario, et qui a nécessité 15 jours de montage pour sa série de représentations au TNM.

Ce spectacle, dans sa forme actuelle, a été créé au Festival de Stratford en juin dernier. J’imagine que c’est très tentant d’aller voir le spectacle avant de s’y glisser ?

Alexandre Goyette : J’y suis allé vers la fin de la run. Je ne l’ai pas vu comme un vrai spectateur. J’étais déjà en train de travailler. Je voulais voir André Sills qui jouait Coriolanus. Mais en même temps, ce qui est formidable avec Robert, c’est qu’il n’a pas voulu faire un copier-coller de Stratford.

Anne-Marie Cadieux : En effet, on reprend ce qui a été conçu à Stratford, mais on travaille avec l’énergie des acteurs d’ici. Cela dit, moi je n’ai pas voulu aller voir le spectacle à Stratford. D’ailleurs, Robert n’encourageait pas ça. Il ne tenait pas non plus à ce que l’on regarde les vidéos.

A.G. : C’était fascinant de voir Robert travailler avec nous. Parfois, l’assistante lui rappelait comment il avait fait certaines choses à Stratford. Il intégrait alors le truc. Mais à d’autres moments, il décidait que le truc ne marchait pas avec nous. On trouvait alors autre chose.

Il y a aussi la langue de Michel Garneau qui signe la traduction qui doit également donner à la production québécoise un ton et un rythme différents.

A-M. C. : Tout à fait ! Et c’est une très belle langue, très simple, très précise.

Anne-Marie, il faut absolument que je vous ramène en 1992, au moment où vous avez joué dans Le cycle de Shakespeare (Coriolan, Macbeth, La tempête) mis en scène par Robert Lepage. Dans Coriolan, vous y teniez le rôle de Volumnia. C’est tout de même unique pour une actrice de pouvoir reprendre le même personnage 25 ans plus tard.

A-M. C. : Coriolan est l’une des pièces fétiches de Robert. Il aime la revisiter. Il a une vision très claire de Volumnia, mais il aime la faire évoluer. La relation mère-fils est fascinante dans cette pièce. On peut avoir une vision psychanalytique quand on aborde cette œuvre. Cette relation fusionnelle dicte toutes les décisions que Coriolan prend. Volumnia n’a pas de mari. Son histoire d’amour, elle la vit avec son fils. D’ailleurs, la première réplique de Volumnia est : « Si mon fils était mon mari… » Ça dit tout.

Est-ce que le texte est revenu facilement après 25 ans ?

A-M. C. : J’ai dû travailler, mais oui, c’est revenu assez vite. C’est fou de penser qu’un texte puisse s’inscrire dans un corps pendant toutes ces années.

Et pour vous, Alexandre, comment s’est déroulé l’apprentissage du texte ?

A.G. : J’ai commencé en mai dernier. L’été dernier, j’ai pris deux semaines de vacances en famille. Je profitais des siestes de mes enfants pour aller au bord de la mer et apprendre le texte.

A-M. C. : Comme la période de répétition était condensée, on nous a demandé d’arriver « texte su ». Normalement, on a 110 heures de répétition. Dans ce cas-ci, on a eu une soixantaine d’heures en octobre.

Depuis lundi, vous travaillez dans le décor. C’est une mise en scène extrêmement complexe car elle comporte plusieurs changements de décors et de scènes. C’est une étape difficile en ce moment ?

A-M. C. : C’est comme pour toutes les entrées en salle, mais c’est vrai que là c’est plus gros. Il y a des rails, des micros, ça bouge beaucoup en coulisses…

A.G. : Pour faire mon entrée en scène, je dois passer par le décor. Je suis comme un enfant ! Ça me ramène au petit garçon que j’ai été et qui avait envie de jouer. Cela dit, c’est un sentier sur lequel on ne peut pas s’égarer.

A-M. C. : C’est une énorme machine, mais ce qui est formidable c’est que tout cela reste artisanal. De la scène, c’est époustouflant pour les spectateurs. Mais en coulisses, il y a des humains qui poussent et qui tirent sur des choses. C’est la magie du théâtre.

Anne-Marie, vous avez souvent travaillé avec Lepage, mais Alexandre, c’est votre première expérience. Comment trouvez-vous cela ?

A.G. : C’est quelque chose que je n’avais pas imaginé faire dans ma vie. Je l’admirais, mais je ne pensais pas que cela allait arriver. Quand on s’est mis à travailler ensemble, je lui ai dit que c’est grâce à lui que j’ai eu envie de faire du théâtre. J’avais eu des billets pour aller voir Les aiguilles et l’opium au Monument-National. J’avais fumé un gros pétard… Je n’ai rien compris au spectacle, mais j’ai été soufflé par son talent. C’est un homme extraordinaire. Il est simple, sensible… Je l’aime d’amour.

A-M. C. : Ce qui est renversant avec Robert, c’est qu’il n’a peur de rien. Nous, on regarde les machines et on les craint. Lui, il y va, il plonge. Il est toujours en mode résolution. Il y a un problème, il trouve une solution.

Cette production de Coriolan à Stratford n’a reçu que des éloges. Le Washington Post l’a mise dans sa liste des meilleurs spectacles de l’année en Amérique du Nord. Jouer dans un spectacle dont on sait qu’il sera bon, c’est rassurant ?

A-M. C. : Je dirais qu’on ne doit pas tenir ces choses pour acquises. Une chose que j’ai apprise au théâtre, c’est qu’on ne sait rien avant la première. L’expérience n’existe pas tant que le public n’est pas là. Ce dont je suis sûre cependant, c’est que la pièce est riche et bonne. Pour le reste, il faut laisser ça au public.

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