Papa est devenu un lutin

Un The Room québécois ?

Avant même sa sortie dans les salles de la chaîne Guzzo vendredi dernier, Papa est devenu un lutin suscitait déjà l’émoi sur les réseaux sociaux grâce à sa bande-annonce. Le film s’annonçait si mauvais que certains y décelaient même le potentiel d’un statut culte à la The Room. Un tel phénomène serait-il possible au Québec ?

Le film s’amorce avec un long plan au cours duquel on suit une voiture du haut des airs pendant qu’à l’intérieur, un couple qu’on ne voit jamais se dispute en voix hors champ. À destination, on découvre enfin les personnages : mère et enfants s’enthousiasment à l’idée d’entrer dans le chalet de leurs rêves pour y passer les vacances de Noël, pendant que papa, déjà en rogne de devoir passer du temps dans un endroit sans signal internet, peine à regrouper les valises en trébuchant dans la neige et se retrouve ensuite devant une porte d’entrée fermée à clé.

Dire que Papa est devenu un lutin est un mauvais film relève de l’euphémisme.

Le scénario est inexistant, les dialogues sont risibles, la technique est déficiente (l’image numérique est gonflée au point où certains mouvements de caméra sont saccadés), et le montage semble plutôt vouloir faire la démonstration des mille et un usages d’une tronçonneuse.

Or, contrairement à d’autres navets historiques du cinéma québécois (Angelo, Frédo et Roméo, Le poil de la bête, Le bonheur de Pierre ou Hot Dog), il y a lieu de croire que Papa est devenu un lutin a le potentiel pour atteindre le statut de film culte, un peu à la manière de The Room, ce film de Tommy Wiseau que James Franco a aussi évoqué dans The Disaster Artist. Cela est-il possible au Québec ? Les exemples sont rares, il est vrai.

Au sommet trône bien entendu La petite Aurore l’enfant martyre, ce film sadique de Jean-Yves Bigras, mille fois redécouvert depuis son succès populaire en 1952. Les scènes au cours desquelles la marâtre utilisait savon, « rond de poêle », fer à repasser et autres sympathiques accessoires pour martyriser la pauvre petite ont marqué les esprits, d’autant plus qu’elles étaient exécutées au son d’une très subtile partition musicale jouée à l’orgue. Tout cela est tellement gros qu’on ne peut faire autrement que de pouffer de rire aujourd’hui. Et y prendre plaisir.

Des recettes très modestes

Papa est devenu un lutin est évidemment à classer dans une autre catégorie, dans la mesure où le film a déjà été conçu pour faire sourire. Or, les clichés, le ton, les répliques navrantes font de cet essai de Dominique Adams un mauvais film drôle. De là à ce qu’il devienne culte, il y a un pas qui sera peut-être un jour franchi, si jamais le bouche-à-oreille atteint le stade du phénomène. À en juger par les très modestes recettes que le film a générées lors de son premier week-end d’exploitation – 13 733 $ sur 12 écrans selon la firme Cinéac* –, nous en sommes encore loin.

« Moi, j’ai les droits pour les prochains 10 ans, alors je serais bien content si ça devenait un phénomène à la The Room ! a déclaré hier Vincent Guzzo lors d’un entretien avec La Presse. Évidemment qu’on ne peut pas s’attendre à faire les mêmes chiffres que The Grinch ! »

Le nabab, qui s’exécute également dans Dragon’s Den, la version canadienne de Dans l’œil du dragon, explique aussi avoir été bien conscient d’une sortie trop précoce d’une semaine pour un film de Noël principalement destiné aux enfants.

« Mais il n’était pas question de le sortir contre La course des tuques. Ça n’est même pas une question de comparaison entre les deux films, c’est juste que ça ne se fait pas. Les distributeurs me fournissent à l’année longue, je n’irai pas les écœurer la semaine où ils sortent un gros film. »

— Vincent Guzzo, distributeur du film et président des cinémas Guzzo

« Et on sait qu’aux États-Unis comme ici, le premier week-end d’exploitation est très important », ajoute M. Guzzo

Faibles recettes ou pas, Vincent Guzzo est cependant déterminé à maintenir Papa est devenu un lutin dans les neuf salles de la région montréalaise où il est actuellement à l’affiche au moins jusqu’aux Fêtes, et même jusqu’à la première semaine de janvier, alors que les enfants seront encore en relâche scolaire.

« Mais si ceux qui veulent en faire un film culte se présentent aussi, ça fera ben mon affaire ! », lance le dragon.

Rappelons que depuis environ un an, la chaîne d’exploitation Guzzo a lancé Les Films Guzzo, une société de distribution. Vincent Guzzo avait alors expliqué à La Presse ne pas entretenir l’ambition de concurrencer les distributeurs locaux, mais plutôt d’enrichir l’offre en misant sur des films « orphelins » comme le film d’animation Bigfoot Junior ou la comédie française Garde alternée.

Papa est devenu un lutin est actuellement à l’affiche.

* Cinéac est une firme chargée de compiler les recettes des salles de cinéma du Québec.

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