Éducation

Jeu libre en forêt

À Québec, deux enseignantes d’une école primaire défavorisée ont remarqué que certains de leurs élèves n’avaient aucun contact avec la nature. Elles ont décidé d’amener l’école dans le bois.

Québec — Il est 9 h 30, et normalement, ces élèves de l’école Saint-Malo à Québec devraient être en classe. Mais pas en ce jeudi d’avril. Ce matin, ils jouent dans le bois.

Ils grimpent sur des buttes de neige. Ils s’amusent à chercher la branche la plus impressionnante. Ils sautent à pieds joints dans l’eau.

Quand des enfants ont peu ou pas de contacts avec la nature, incombe-t-il à l’école de les amener jouer dehors ? À cette question, deux enseignantes d’une école défavorisée de Québec répondent « oui » sans hésiter.

« Nous, nos élèves sont surtout au centre-ville de Québec. On voit des enfants qui restent entre quatre murs, qui n’ont pas beaucoup de contacts avec la nature », explique Émilie Lessard, enseignante en adaptation scolaire.

Elle et sa collègue Nancy Fall ont donc décidé d’initier leurs élèves au jeu libre en forêt. Deux fois par mois, elles emmènent une soixantaine d’enfants dans un boisé proche du centre-ville de Québec, au domaine Maizerets.

Elles n’ont pas attendu les maigres fonds publics consacrés aux sorties parascolaires. Elles ont plutôt lancé une campagne de sociofinancement et amassé 6300 $ pour notamment payer le transport par autobus.

« Déficit nature »

Depuis septembre, les élèves de cinq classes – quatre classes en adaptation scolaire et une classe d’accueil – ont l’occasion d’aller jouer dans le bois. L’école Saint-Malo, située dans le quartier Saint-Sauveur, a un indice de défavorisation de 10, soit le plus élevé.

« À notre première sortie, il y a des jeunes qui n’avaient jamais mis les pieds en forêt, raconte Nancy Fall, qui s’occupe d’une classe d’accueil recevant des réfugiés de Centrafrique, de Syrie ou encore d’Ukraine.

« J’ai vu des jeunes toucher des branches, toucher des feuilles, toucher des aiguilles de sapin pour la première fois. C’était fantastique à voir. »

— Nancy Fall

Des chercheurs s’inquiètent de voir les jeunes abandonner le jeu en extérieur. Le journaliste américain Richard Louv a élaboré dans les années 2000 le concept de « déficit nature », convaincu que la peur maladive des parents, entre autres, a grandement nui au jeu libre des enfants en nature.

« Quand tu es dans un milieu naturel, tu es poussé à prendre des décisions, à coopérer, il y a un déclic qui se fait et on n’est pas dans le même mode de pensée qu’en classe », estime Claude Dugas, professeur titulaire au département des sciences de l’activité physique de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Il note que le contact avec la nature permet aux enfants « de devenir plus sûrs d’eux-mêmes, de coopérer davantage ».

« Je trouve que c’est une initiative très, très intéressante. Ça correspond exactement à ce qu’on voit et qu’on lit dans la littérature, dit-il. Quand on permet des sorties à l’extérieur, il se passe quelque chose. »

Déjà des résultats

Nancy Fall et Émilie Lessard défendent l’idée du jeu libre. Ce jour-là, les 55 élèves sont encadrés par cinq enseignantes et deux éducatrices spécialisées. Mais les enfants ne sont pas suivis à la semelle : ils courent et jouent comme bon leur semble.

« Ce n’est pas une pédagogie à laquelle on est très habitués au Québec. Ça se voit plus en Allemagne ou en Scandinavie. »

— Émilie Lessard

Les sorties sont parfois thématiques. Là, les élèves, armés de sacs, sont invités à nettoyer le parc de ses ordures. Une autre fois, ils ont été initiés à des sports d’hiver. En mai, ils recevront une formation de survie en forêt.

« On apprend le nom des animaux, on regarde le ciel et les branches qui bougent », résume Vainquerre, 9 ans, originaire de la République démocratique du Congo.

Elle est au Québec depuis moins de trois ans et elle dit adorer les sorties en forêt. « Même si l’hiver, c’est pas sympa ! »

Déjà, les enseignantes ont vu la différence depuis l’automne et le début du programme.

« Leur comportement a changé du tout au tout. Au début, ils ne savaient pas quoi faire de leurs dix doigts, là c’est rendu qu’ils construisent des tipis avec du bois », note Émilie Lessard.

La question du financement se posera toutefois. Les enseignantes ont amassé assez d’argent pour reconduire le programme l’année prochaine. Mais que se passera-t-il après ?

« Dans un monde idéal, oui, il y aurait un financement public, note Nancy Fall. On dit que les jeunes doivent protéger la planète, mais s’ils ne connaissent pas la nature, s’ils ne se l’approprient pas, comment vont-ils pouvoir la défendre ? »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.