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Huit ans de prison pour le « voleur aux chocolats »

Hamid Chekakri a fait des victimes aux quatre coins du monde

Le voleur aux chocolats, qui a drogué des victimes innocentes à travers le monde au moyen de friandises tranquillisantes, a été condamné hier à huit ans de prison pour une série de crimes ciblant des septuagénaires du Québec et de l’Ontario.

« Je suis très désolé, j’ai fait une énorme erreur, je le reconnais et je demande pardon », a laissé tomber Hamid Chekakri après avoir plaidé coupable à une série d’accusations criminelles.

« Ça fait beaucoup d’erreurs », a rétorqué le juge Thierry Nadon, en référence aux lourds antécédents du globe-trotteur algérien de 48 ans.

Résidant d’Alger, voyageur infatigable, habitué aux chambres d’hôtel et aux cellules d’une variété de pays, Hamid Chekakri est arrivé à l’aéroport de Montréal le 5 octobre 2017 pour une visite au Canada.

Selon la preuve exposée à la cour, il a fait sept victimes en moins de trois mois, dont six ont été droguées au clonazépam, un sédatif délivré sur ordonnance utilisé pour traiter l’épilepsie. Toutes ses cibles étaient des septuagénaires à qui il avait offert des chocolats injectés avec le médicament. Une des victimes habite Ottawa, les autres demeurent à Montréal.

« Il savait ce qu’il faisait. Il ciblait certaines personnes, et il s’agissait de personnes vulnérables. »

— Me Hugo Rousse, procureur de la Couronne

Beau parleur, Chekakri trouvait un prétexte pour que les personnes âgées lui ouvrent leur porte. Dans plusieurs cas, les victimes avaient une propriété à vendre, et il disait vouloir visiter les lieux. Il offrait une bouteille de vin et des chocolats Lindt aux résidants, parfois aussi un sac-cadeau ou une carte de Noël.

Et il insistait pour que les septuagénaires goûtent aux friandises. « Il a pris le chocolat, il m’a mis la main sur le cou et il m’a mis le chocolat dans la bouche », avait raconté l’une des victimes, Berthe Cadorette, en entrevue à La Presse.

Les victimes perdaient conscience sous l’effet du sédatif ajouté aux chocolats. Lorsqu’elles reprenaient leurs esprits, elles avaient été dévalisées : argent, ordinateurs, bijoux, téléphones, objets de valeur avaient disparu.

La dose de clonazépam était forte. Une dame de 77 ans a passé trois jours à l’hôpital après avoir été droguée par le voleur.

Cellule d’enquête spéciale

Peu après Noël dernier, Chekakri a quitté le Québec pour passer en Ontario, puis prendre un autocar vers les États-Unis. L’homme se savait traqué depuis que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) avait lancé un appel au public en décrivant précisément son modus operandi.

Plusieurs des crimes avaient eu lieu dans l’Est de Montréal, où une commandante de police, Christine Christie, avait créé une cellule spéciale vouée uniquement à la traque du voleur aux chocolats.

« On a mis une lieutenant-détective pour s’occuper juste de ça et on a réuni des gens avec différentes spécialités : des enquêteurs de la section Crimes de violence qui connaissent bien la rue, d’autres experts en matière de papiers et documents, une spécialiste en télécommunications », explique la commandante. 

« On s’est dit qu’il fallait être créatif et mettre beaucoup d’effectifs. Ça a donné une équipe exceptionnelle. »

— Christine Christie

L’affaire avait pris une rare ampleur au Centre opérationnel Est du SPVM, et les autres policiers ont dû prendre le relais de tous les enquêteurs libérés pour cette chasse à l’homme. Car les affaires courantes devaient continuer à rouler.

« Les autres collègues ont dû mettre les bouchées doubles », affirme Christine Christie.

Les enquêteurs ont réussi à identifier Chekakri, qui se trouvait déjà au large, au début de l’année 2018. Il suffisait de trouver le bon moment pour lui mettre la main au collet. Avec l’aide de l’alliance policière mondiale Interpol, les enquêteurs montréalais ont tendu un piège et attendu leur heure.

Le piège se referme

En trois mois, le suspect est passé par l’Algérie, le Maroc, Maurice, Dubaï et le Costa Rica. Puis, le 31 mars, un nouveau voyage l’a ramené aux États-Unis, et le piège s’est refermé.

Des agents américains ont arrêté Chekakri à la demande du SPVM. Dans sa valise, ils ont trouvé du clonazépam. Le voleur a été ramené à Montréal, menottes aux poings. Il a rapidement manifesté son intention de plaider coupable.

Entre-temps, Annabelle Wong, une résidente de l’île Maurice, avait raconté à La Presse comment sa mère avait reçu la visite de Chekakri, après son départ du Canada. Elle avait mangé un chocolat qu’il lui avait offert, était devenue somnolente et s’était fait voler à son tour.

Selon nos informations, les autorités de Maurice ont pris contact avec la police de Montréal pour faire avancer leur propre enquête sur Chekakri.

Ils devront vraisemblablement attendre longtemps avant de le voir en personne : même en tenant compte du temps passé en détention préventive au Québec, il reste au voleur environ sept ans de prison à purger au Canada, en vertu de la sentence imposée hier.

Sa plus lourde peine

Chekakri, qui a déjà fait de la prison en Asie pour des crimes similaires, n’avait jamais écopé d’une aussi lourde peine. Le juge Nadon a tenu compte de l’impact des crimes sur les victimes : l’une d’elles a déclaré vivre dans la peur, une autre a raconté comment elle n’arrivait plus à faire confiance aux hommes, une autre encore a dit être marquée pour toujours par cette violation de son intimité.

« Elles ont toutes été traumatisées », a martelé le procureur Hugo Rousse.

Le mois dernier, la cellule d’enquête spéciale qui a permis l’arrestation de Chekakri a été honorée au gala des prix policiers.

Au moment de leur remettre leur prix, l’animateur Gino Paré a souligné qu’il fallait de vrais pros pour attraper un arnaqueur de cette trempe.

« L’arnaqueur, habile et pro, a frappé plus habile et pro que lui ! », a-t-il lancé sous les applaudissements.

Sur les traces de Chekakri

Le parcours de Chekakri

2001

Indonésie

En 2001, un article du Jakarta Post rapportait l’arrestation d’un Algérien du nom d’Hamid Chekakri à Bali. La police disait l’avoir arrêté « la main dans le sac » avec deux complices alors qu’ils forçaient un coffret de sûreté dans un hôtel. La police disait que le vol avait suivi une tentative d’offrir des cocktails aux gardiens de sécurité de l’hôtel « pour les rendre inconscients », mais que les gardiens avaient refusé parce qu’ils savaient que ce stratagème avait été utilisé dans d’autres vols au cours de la même année.

2004

Hong Kong

Interrogé par le SPVM, Chekakri a avoué avoir écopé d’une peine de 40 mois de prison à Hong Kong en 2004, pour un vol réalisé en droguant une victime au clonazépam. Un article de journal retrouvé par La Presse raconte que Chekakri aurait drogué des étudiants en versant du clonazépam dans leur verre, puis les aurait détroussés. L’accusé avait plaidé devant le tribunal hongkongais qu’il prenait du clonazépam pour traiter son épilepsie et que c’est par erreur que les étudiants en avaient ingéré à leur insu pendant la soirée.

2005

Chine

Chekakri est sorti rapidement de sa prison de Hong Kong, où il avait déjà passé du temps en détention préventive avant de recevoir sa sentence. Dès 2005, il s’est retrouvé en Chine, où il a encore été arrêté pour vol. Cette fois, la peine était plus sévère, soit quatre ans de prison, selon ce qu’il a raconté au SPVM.

2014

Thaïlande

Chekakri a été arrêté de nouveau en Thaïlande en 2014, dans le cadre d’une affaire d’arnaque. La police de Montréal a récemment été contactée par une victime alléguée dans cette affaire qui se plaignait que le ressortissant algérien ait pu quitter la Thaïlande sans purger de peine de prison.

2018

Maurice

Chekakri a resurgi à l’île Maurice, dans l’océan Indien, en février dernier, après avoir quitté le Canada. Annabelle Wong, une résidante de l’endroit, a raconté à La Presse comment l’homme avait détroussé sa mère. « Il avait apporté des chocolats avec de la liqueur à l’intérieur. Elle a consommé ça. Elle ne se rappelle pas grand-chose après. Elle a pensé qu’elle était fatiguée, ou que c’était à cause de ses traitements médicaux. Elle n’a pas dormi, mais elle était somnolente. Il a drogué ma maman ! », a-t-elle déclaré. Un rapport de police obtenu par La Presse montre qu’une enquête policière a été ouverte là aussi.

— Vincent Larouche, La Presse

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