Inde

Quand 900 millions d’électeurs sont appelés aux urnes

Des déserts du Rajasthan aux villages tribaux du Nord-Est, des montagnes brumeuses du Cachemire aux mégapoles tentaculaires et polluées, 900 millions d’Indiens sont appelés aux urnes à partir d’aujourd’hui pour choisir le gouvernement de la démocratie la plus peuplée de la planète. Une opération qui durera six semaines avant qu’un gagnant ne soit proclamé. Explications.

Un million de bureaux de vote

Après cinq ans de pouvoir du premier ministre Narendra Modi, cette nation de 1,3 milliard d’habitants consacrera-t-elle l’enracinement des nationalistes hindous dans une société clivée, ou choisira-t-elle l’alternance ? Un million de bureaux de vote seront nécessaires pour élire 543 députés de la Lok Sabha, Chambre basse du Parlement. En raison des dimensions colossales du pays – au deuxième rang des plus peuplé au monde après la Chine –, ces législatives se déroulent sur près de six semaines. Les régions votent à tour de rôle en sept phases, du 11 avril au 19 mai, pour un comptage des voix le 23 mai. Hier, 91 circonscriptions situées dans le nord-est, le sud-est et le nord de l’Inde ont donné le coup d’envoi de ces élections, les plus grandes jamais organisées. Les premiers bureaux de vote ont ouvert leurs portes à 7 h (heure locale).

Modi compte être réélu

Propulsé aux responsabilités en 2014 avec son Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), Narendra Modi, 68 ans, compte bien être réélu pour un deuxième mandat. En travers de son chemin se dressent le parti du Congrès, formation qui a dominé la politique indienne depuis l’indépendance de 1947, ainsi qu’une myriade de puissants partis régionaux décidés à en découdre. « Une nouvelle victoire du BJP permettrait d’enraciner un peu plus sa politique et sa vision de l’Inde », basée sur une idéologie de la suprématie hindoue, explique à l’AFP Gilles Verniers, professeur de sciences politiques à l’Université Ashoka. Barbe blanche impeccable et fines lunettes, le visage de Narendra Modi est partout en Inde. Panneaux et encarts publicitaires officiels, émission de radio mensuelle, couverture médiatique incessante, réseaux sociaux : le premier ministre est une présence constante dans le quotidien des Indiens.

Un nouveau Gandhi sur les rangs

Jusqu’à récemment, rien ne semblait pouvoir arrêter le tsunami safran, la couleur emblématique des nationalistes hindous. Leur parti remportait presque toutes les grandes élections régionales – des scrutins stratégiques dans ce système fédéral. Mais plusieurs revers électoraux du BJP dans des États clés du Nord à la fin de l’année dernière ont redonné espoir à ses adversaires et galvanisé l’historique parti du Congrès. Ce dernier est maintenant emmené par Rahul Gandhi, 48 ans, nouveau porte-étendard de l’illustre dynastie politique des Nehru-Gandhi. Portant toujours une tunique blanche, arborant souvent une barbe châtain de trois jours, celui qui était perçu comme un dilettante a mis longtemps à éclore. Après un patient apprentissage dans l’ombre de sa mère, Sonia, ce célibataire a fini par prendre la direction du Congrès fin 2017 et s’est jeté corps et âme dans l’arène politique indienne. Son parti a fait de la lutte contre la pauvreté l’un des grands axes de sa campagne électorale. Il promet notamment un revenu minimum garanti pour 50 millions de foyers, s’il remporte les législatives.

Montée du nationalisme hindou

Sous la gouverne des nationalistes hindous, l’Inde a assisté à une crispation politico-religieuse de sa société, symbolisée par l’importance accordée à la vache. Le BJP a multiplié les politiques de protection du bovin considéré comme étant sacré dans l’hindouisme, des milices ont perpétré une série de lynchages contre des minorités au nom de l’animal. Natif du Gujarat, dans l’Ouest, et vendeur de thé dans son enfance, Narendra Modi, formidable harangueur de foules, bénéficie d’une grande popularité due à ses origines populaires et à l’image d’homme fort qu’il cultive, notamment par son attitude martiale envers le frère ennemi pakistanais. 

Croissance insuffisante

Le bilan économique du premier ministre Modi est toutefois un talon d’Achille. L’économie a violemment pâti du fiasco de la démonétisation surprise de billets à l’automne 2016 ainsi que de l’entrée en vigueur chaotique quelques mois plus tard d’une TVA harmonisée. Malgré un taux de croissance enviable vu de l’extérieur (6,7 % en 2017-2018), celle-ci est jugée insuffisante au vu du potentiel et des besoins du géant démographique. Le pays n’arrive pas à générer assez d’emplois pour le million de jeunes qui arrivent chaque mois sur le marché du travail et, dans les campagnes, la grogne des agriculteurs monte. Dans ce contexte, les analystes politiques doutent que Narendra Modi parvienne à renouveler son exploit de 2014, lorsqu’il avait obtenu la majorité absolue au Parlement avec son seul parti, ce qu’aucun premier ministre n’avait réussi depuis trois décennies. L’année 2019 pourrait marquer le retour de la politique indienne aux complexes et délicates coalitions gouvernementales.

Modi en bonne position

À la barre de l’Inde, « Modi contrôle son message de façon extraordinaire », estime Harsh Pant, un professeur de relations internationales au King’s College de Londres. « Les jeunes le suivent à cause de son histoire, [qui dit] “si j’y suis arrivé, alors vous le pouvez aussi”. Normalement, il y a une forte usure du pouvoir en politique indienne, mais là il n’y a pas de signes que le peuple se détourne de lui. » Mais, comme souvent en Inde, le résultat des élections est « difficile à prédire », prévient le commentateur politique Parsa Venkateshwar Rao. « Ça me rappelle 2004, lorsque [le premier ministre nationaliste hindou] Vajapyee et le BJP ont perdu, alors que tout le monde s’attendait à ce qu’ils gagnent. »

Les élections en questions

Qui vote ?

Tous les Indiens âgés de 18 ans ou plus au 1er janvier 2019 ont le droit de voter. Ce qui représente près de 900 millions de personnes sur 1,3 milliard d’habitants. Un peu moins de la moitié des électeurs sont des femmes. Trois cents millions sont analphabètes. Environ 39 000 électeurs sont enregistrés comme transgenres. Depuis 2010, les Indiens résidant à l’étranger ont aussi le droit de voter.

Qui se présente ?

Près de 2300 partis politiques sont enregistrés en Inde, mais seuls sept sont reconnus au niveau national et 59 au niveau de différents États. Cinq cent quarante-trois sièges de député sont pourvus au scrutin uninominal majoritaire à un tour. Les deux députés restants, représentant la communauté anglo-indienne, sont directement nommés par le président indien sur proposition du gouvernement. Le Bharatiya Janata Party (BJP) du premier ministre Narendra Modi et le parti du Congrès de Rahul Gandhi sont les deux grands partis nationaux. Mais des formations plus petites peuvent jouer un rôle crucial en cas de formation d’une coalition parlementaire pour atteindre la barre de la majorité absolue, établie à 273 sièges.

Qui organise ?

Près de 10 millions d’officiels seront mobilisés pour assurer le déroulement des élections, sous la supervision de la commission électorale dont le siège est à New Delhi. Cet organe indépendant a des pouvoirs extrêmement étendus en période électorale. L’élection se déroule sur près de six semaines, les régions votant à tour de rôle pour des raisons logistiques. Cette année, le scrutin est découpé en sept phases, dont la dernière aura lieu le 19 mai. Il est stipulé dans le code électoral indien qu’aucun électeur ne doit avoir à parcourir plus de deux kilomètres pour voter. Cette règle entraîne parfois des scènes insolites. Dans l’État d’Arunachal Pradesh, une vingtaine de responsables électoraux et de policiers doivent parcourir à pied six kilomètres à travers la jungle pour installer un bureau de vote… pour un seul électeur. — D’après l’Agence France-Presse

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.