Opinion

La crédibilité, victime silencieuse du web

Il y a de cela quelques décennies déjà, le parvis de l’église était probablement le réseau social le plus populaire. En plus de permettre des échanges en temps réel, il offrait un autre avantage : les potins, commérages et autres commentaires désobligeants qui y circulaient ne dépassaient guère les frontières de la paroisse. Cela étant, la crédibilité des « parvinautes » importait peu, leur influence étant plutôt restreinte.

Et c’est là l’un des principaux problèmes – ou pièges – des médias sociaux d’aujourd’hui. Il est, en effet, fascinant de voir se constituer instantanément des hordes entières de likers qui adhèrent à un point de vue sans prendre une seconde pour réfléchir à son bien-fondé et, encore moins, à la crédibilité de son émetteur. Toute résistance au rush de dopamine que procure le sentiment de faire partie de la meute étant futile, l’armée des bien-pensants se met aussi vite en position pour l’assassinat virtuel de la malheureuse cible du jour, courageusement apostrophée par un internaute anonyme.

Et la crédibilité alors ?

Bien sûr, on peut être stupéfait devant le phénomène. Par contre, il est de plus en plus inquiétant de prendre acte des ravages que celui-ci provoque à différents niveaux : discréditation totale d’experts, condamnation au silence par les tenants de points de vue opposés aux nôtres, accusations massives – aux motifs douteux – devant le tribunal de l’opinion publique, la liste des effets pervers de l’accessibilité et de la portée de l’agora virtuelle nous amène de plus en plus loin du dialogue citoyen constructif que son émergence promettait il y a à peine 20 ou 25 ans.

Les observateurs épiloguent depuis longtemps déjà sur ces nouvelles pathologies sociales. Il est cependant une des victimes de ces maladies contemporaines qui, à mon avis, est négligée et non la moindre : la crédibilité.

Tout se passe désormais comme si cette notion avait dépassé sa date de péremption et ne comptait plus que pour des clous dans l’intelligence collective.

Qu’importe que vous ayez consacré votre vie à l’étude d’un sujet en particulier, que vous ayez longuement réfléchi à une problématique donnée, que vos pairs soient unanimes pour saluer la profondeur et l’originalité de votre pensée. Aujourd’hui, non seulement – et je choisis sciemment ce terme – le premier imbécile venu se sent-il autorisé à vous atomiser sur le web, mais en plus ses disciples l’applaudissent derechef, sans se demander s’il avait tort ou raison de le faire.

Je comprends la « rage » des citoyens qui ont le sentiment d’être laissés pour compte par le paquebot de la mondialisation, qui dénoncent – à juste titre – les inégalités sociales et qui peinent à s’offrir un niveau de vie minimalement confortable.

Est-ce une raison, pour autant, de jeter par-dessus bord tous les principes élémentaires d’une communication et d’échanges respectueux et civilisés ? De faire fi de la civilité la plus élémentaire ? De refuser que quelqu’un puisse être plus compétent que nous dans un domaine donné sous prétexte qu’il essaie certainement de nous manipuler, car il loge « à droite » ou « à gauche » ?

Le jour où les grandes gueules du web social accorderont aux autres la crédibilité qu’elles voudraient elles-mêmes qu’on leur reconnaisse, la société aura fait un grand pas.

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