Monde du travail

Une syndicalisation pas comme les autres

Une recruteuse utilise des approches inédites pour convaincre les employés issus de l’immigration chez Adonis et Première Moisson

Dans son pays d’origine, la Turquie, comme dans bien d’autres, le syndicalisme n’est pas une activité « sécuritaire » et « ça peut faire peur ». Alors Nil Ataogul doit « déconstruire » des convictions et utiliser des approches inédites pour convaincre les immigrants de former un syndicat avec leurs collègues. Un travail que la recruteuse effectue actuellement dans les épiceries Adonis et l’usine de Première Moisson.

Nil Ataogul est arrivée au Québec à 11 ans. Elle a donc été aux premières loges de l’intégration de ses parents. Et la sienne s’est faite à vitesse grand V. « Après six mois, je parlais québécois et anglais ! », raconte-t-elle en riant.

Aujourd’hui, elle travaille pour les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC). Ce syndicat est surtout présent dans la vente au détail et le secteur de l’alimentation, deux industries comptant une bonne proportion d’employés issus de l’immigration.

On n’y mène donc pas des campagnes de recrutement de la manière traditionnelle en faisant signer des cartes à la sortie du bureau, insiste Nil Ataogul, spécialisée dans la syndicalisation des milieux atypiques comme les services de garde en milieu familial. « Il faut une approche ciblée selon le passé de la personne, son propre bagage. »

Dans les épiceries Adonis, par exemple, les travailleurs ressentent un sentiment d’appartenance à leur communauté culturelle, relate la recruteuse de 41 ans qui peut en témoigner à titre de cliente de longue date. Ils aiment que leurs collègues parlent la même langue qu’eux, qu’ils aient en commun des histoires d’immigration semblables à la leur.

Même si l’entreprise appartient désormais à Metro, l’esprit demeure très familial et beaucoup de travailleurs sont arrivés au pays récemment. Pour certains, se syndiquer équivaut à trahir l’employeur qui leur a donné leur première chance au Québec.

Méthodes électroniques inédites

Vu sa propre histoire, Nil Ataogul s’estime bien placée pour « créer un lien ». « Je peux leur montrer qu’on peut avoir [des conditions] plus équilibrées et plus égalitaires sans que ce soit une déclaration de guerre. »

Pour une raison ou pour une autre, chaque contact est délicat.

Par exemple, un employé de confession musulmane lui a confié avoir peur que ses revendications soient associées à sa religion. D’autres « ont la mauvaise perception que s’ils se mêlent à des affaires de syndicat ou nous disent bonjour, ça peut avoir un effet sur le dossier d’immigration ».

Évidemment, il n’est même pas question pour eux d’être vus dans un café en train de signer une carte de membre des TUAC. Les communications doivent se faire par textos. Et les signatures de façon électronique. Une méthode totalement inédite pour le syndicat.

« C’est Nil qui est en train d’implanter tout ce nouveau système informatique là. Même les requêtes en accréditation seront transmises électroniquement », annonce Tony Filato, président de la section locale 500 des TUAC, fort enthousiaste à l’idée de développer une « approche non conventionnelle » pour implanter des syndicats.

« C’est très valorisant. J’ai l’impression d’améliorer le sort des immigrants. Ça a peut-être l’air gros, mais moi, c’est le sentiment que ça me donne. »

—  Nil Ataogul, qui dit avoir hérité des valeurs d’équité et de justice de sa mère

Auparavant, la diplômée en sciences politiques de l’UQAM travaillait pour la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). Si elle a fait le saut avec les TUAC l’an dernier, c’est précisément en raison du profil des employés représentés. « Aux TUAC, c’est le real deal, comme on dit. »

Ainsi, pour informer certains travailleurs de leurs droits et des lois du travail, la recruteuse va « passer par les communautés culturelles, par les églises ». Elle y identifie « des gens crédibles » qui vont « transmettre des messages rassurants ». Car le degré de nervosité est souvent élevé.

Vote chez Première Moisson cette semaine

Ce n’est évidemment pas de force que les TUAC tentent de syndiquer les employés de Première Moisson et d’Adonis, deux entreprises appartenant à Metro. Certains rêvent d’être syndiqués pour améliorer leurs conditions de travail. Ce sont eux qui ont contacté les TUAC.

Dans l’usine de Première Moisson à Baie-d’Urfé, qui roule 24 heures sur 24, les 177 employés travaillent 12 heures de suite (trois jours par semaine). Avec une seule pause et une demi-heure de repas. Ceux qui sortent les viennoiseries des fours doivent supporter debout une chaleur de plus ou moins 40 °C, raconte Nil Ataogul.

« Ils ont signé leur carte [de membre des TUAC] pour avoir une 2e pause. [...] On est dans des affaires de même... »

— Nil Ataogul

Les employés voteront cette semaine pour ou contre la création d’un syndicat puisque la demande d’accréditation a été contestée par Metro. L’épicier estimait que les travailleurs d’agence faisaient partie du nombre total d’employés. En gonflant ainsi les troupes, le syndicat n’avait plus le nombre requis d’adhésions. Un vote a ensuite été ordonné par le ministère du Travail, qui le supervisera.

Équité réclamée chez Adonis

Chez Adonis, les quelque 1750 travailleurs des 10 succursales du Québec aimeraient que leurs conditions soient calquées sur celles offertes dans les épiceries Metro. La campagne électronique de signature de cartes bat son plein et les TUAC espèrent déposer une requête en accréditation prochainement.

« Ce n’est pas une campagne facile », dit Tony Filato, précisant qu’il y a eu « du harcèlement, de la pression » de l’employeur, même si Metro n’est « pas antisyndical » et que les relations sont généralement bonnes. Pas moins de 96 % des employés de Metro sont syndiqués.

Une plainte pour entrave, déposée au Tribunal administratif du travail, doit être entendue en avril. Elle est contestée par Metro.

« Dans le cas de Première Moisson et d’Adonis, ce sont des groupes qui ont privilégié des relations directes avec chacun des employés et on jugeait que ce n’était pas nécessaire d’avoir la présence d’un tiers. Mais on respecte le droit des employés de se syndiquer », a commenté la porte-parole de l’entreprise, Marie-Claude Bacon.

Il est par ailleurs étonnant qu’un syndicat parle de ses campagnes de recrutement ouvertement. « D’habitude, le recrutement se fait sans que l’employeur le sache, confirme Tony Filato. Mais cette fois-ci, c’est plus long, vu la complexité des dossiers. Alors l’employeur est au courant. »

Dans une version précédente de ce texte, la représentante du syndicat des TUAC affirmait que des employés avaient perdu connaissance près des fours de l'usine de Première Moisson. Or, un tel incident n'a jamais été signalé officiellement. Aussi, un passage laissait entendre que le salaire d’entrée à l’usine de Première Moisson était de 13,00$, alors qu’il est plutôt de 14,70$. Nos excuses.

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