NATHALIE PETROWSKI

Blues pour un Noir pauvre, gai et seul

TORONTO — À trop fréquenter le Festival du film de Toronto, on se retrouve parfois devant des dilemmes cornéliens. Comme avoir à choisir entre deux films encensés par la critique, portés par une rumeur d’Oscar et projetés à la même heure, le même soir. Lion, le premier des deux, aurait, selon la rumeur, épuisé les réserves de papiers-mouchoirs dans le centre-ville de Toronto. Il met en vedette Nicole Kidman dans le rôle de la mère adoptive d’un jeune Indien (Dev Patel) qui, à 25 ans, part à la recherche de sa famille biologique en Inde. Souvent comparé à Slumdog Millionaire, le film a été produit par Harvey Weinstein, le producteur avec le plus grand nombre d’Oscars sur son manteau de cheminée.

Moonlight, le deuxième film de la soirée, portant sur la quête identitaire d’un jeune Noir des ghettos de Miami, a reçu une note parfaite de 12 critiques, dont ceux du Time, de Variety et du Hollywood Reporter.

Entre les deux mon cœur balançait, mais consciente que Lion ne manquerait jamais de pub ni de fric pour mousser sa campagne, j’ai opté pour le moins fortuné Moonlight. J’étais curieuse de voir les débuts au cinéma de la formidable musicienne Janelle Monáe et de faire l’expérience d’un film qui, cette année, pourrait faire mentir l’adage voulant que les Oscars soient trop blancs.

J’ai bien fait. Cette histoire en trois temps de Shiron, fils d’une junkie, enfant solitaire, renfermé, victime d’intimidation à l’école, qui semble avoir tiré le mauvais numéro à la loterie de la vie, est profondément émouvante, mais pas pour les raisons prévues. Au lieu de renforcer les clichés misérabilistes du petit Noir négligé qui devient un dur à cuire ou un paumé, Barry Jenkins nous entraîne ailleurs. Dans la solitude et la mélancolie de cet enfant qui trouve affection et réconfort auprès du pusher de sa mère. 

C’est quoi, un fif ? demande-t-il un jour au pusher qui, au lieu de se moquer ou d’esquiver la question, lui répond sans sourciller que c’est un mot pour dénigrer les gais, pulvérisant le mythe du caïd noir, macho et homophobe. 

À l’adolescence, Shiron découvre auprès de son copain Kevin qu’il est gai et qu’il ferait mieux de le cacher s’il ne veut pas mourir de honte ou alors être battu à mort par les gamins du coin. À l’âge adulte, écrasé par la pression sociale et n’ayant pas la force de s’assumer, il devient une caricature de caïd aux gros bras couvert de bijoux clinquants. Mais ça, c’est en surface, alors qu’à l’intérieur, il est encore cet enfant doux et mélancolique en quête de chaleur humaine. L’émotion que dégage ce film, dans sa langueur, sa lenteur, sa poésie, est impossible à décrire. Comme tous les critiques avant moi, j’ai été touchée droit au cœur par le regard triste et la résilience de Shiron, mais aussi par un cinéaste qui refuse de perpétuer les mythes misérabilistes qui collent à la peau des siens, sans pour autant fermer les yeux sur la difficulté d’être Noir, pauvre et gai.

Je ne sais pas si ce film fera la courte liste de la catégorie du meilleur film aux Oscars, mais s’il ne s’y rend pas, ce sera la preuve que les Oscars sont non seulement trop blancs, mais aussi aveugles, sourds et injustes.

BYE BYE, TIFF

Le 41e Festival international des films de Toronto s’est terminé hier soir avec la présentation gratuite du charmant La La Land de Damien Chazelle, qui a remporté le Prix du public, autant dire le prix du maître et roi du TIFF. Une foule d’autres prix ont été remis mais le plus étonnant est à coup sûr le Prix du meilleur film canadien remis à Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau des Québécois Mathieu Denis et Simon Lavoie. Le jury a décidé de lui accorder le prix pour « son portrait sans complaisance et électrisant de l’idéalisme de la jeunesse et de l’épuisement démocratique du Canada contemporain ». Bravo !

Parlant d’épuisement démocratique… On a beaucoup vanté les mérites du public montréalais, qui serait composé des cinéphiles les plus raffinés, allumés et aventureux en Amérique du Nord. Désolée, mais les qualificatifs s’appliquent à la puissance dix au public torontois. Le public du TIFF n’est pas en déclin, mais en pleine croissance démographique. Il rejoint jeunes, vieux, toutes les couleurs et toutes les origines. C’est un public vaillant, ouvert, qui voue une confiance absolue aux choix des programmeurs. Arrivé au guichet, il prend ce qu’il reste, et cette année, aux dires de plusieurs, il ne restait pas grand-chose, la plupart des films affichant complet des semaines à l’avance. 

Quant aux films présentés, c’est vrai qu’ils sont majoritairement américains ou anglo-saxons, mais dans le meilleur des cas, ce sont des films indépendants, de qualité, plutôt que des blockbusters

Reste que, vedettes et tapis rouge obligent, il y a aussi des films américains sans intérêt lancés dans la mêlée et qui côtoient un tas d’autres films chinois, thaïlandais, nigériens ou même québécois qui bénéficient de belles grandes salles et de spectateurs nombreux et enthousiastes.

Ce qui m’amène au dernier point, les citoyens de seconde zone du TIFF : les journalistes. Pour nous spécifiquement, le TIFF est un gros aéroport Dorval-Trudeau avec des files interminables, de trop longs temps d’attente sans garantie de voir le film convoité et un excédent de douaniers bénévoles qui constituent un État policier à peu de frais.

J’ai couvert beaucoup de festivals dans ma vie – Cannes, Berlin, Venise, San Sebastian – et jamais, jamais n’ai-je vu une organisation qui facilite aussi peu le travail des journalistes et les envoie rebondir comme des balles de ping-pong d’une directive contradictoire à une autre. Si, au moins, la mise au rancart médiatique se faisait au nom de la démocratie, on pourrait comprendre. Mais la démocratie n’a rien à voir dans l’histoire. C’est une question de business. Le TIFF offre aux grands studios la possibilité de tester le potentiel commercial de leurs produits sur un public vaste et payant et qui, comble du bonheur, n’a pas encore été contaminé par la critique.

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il ne va pas en s’améliorant. Pas étonnant que plusieurs journalistes se demandent si cela vaut encore la peine de participer au TIFF. Cette année, la vaste majorité des gros canons de la rentrée ont tous été lancés à Venise et à Telluride avant Toronto. Or, à Telluride, il y a les montagnes et à Venise, la mer, l’Histoire, l’art et de beaux gondoliers italiens qui ne se prennent pas pour des bénévoles policiers. Pour l’an prochain, c’est un pensez-y bien…

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