Chine

Pékin cible les ressortissants ouïghours à l’étranger

En plus d’imposer des mesures de contrôle « orwelliennes » aux communautés musulmanes du Xinjiang, le gouvernement chinois s’attaque activement aux ressortissants de la province qui s’établissent à l’étranger pour tenter d’échapper à ses diktats, indique un nouveau rapport de Human Rights Watch (HRW).

Des pressions au-delà des frontières

Plusieurs témoignages recueillis par l’organisation de défense des droits de la personne indiquent que les autorités chinoises cherchent à faire pression sur les Ouïghours et les autres ressortissants musulmans du Xinjiang partis vivre à l’étranger pour les contraindre à rentrer. L’un d’eux a relaté que la police l’avait appelé à plusieurs reprises pour le convaincre de revenir, menaçant de « venir le chercher » s’il refusait d’obtempérer. 

Des menaces de représailles envers les membres de la famille demeurés dans la province sont aussi fréquemment utilisées. Une femme de 37 ans a indiqué que son mari avait décidé de rentrer après avoir appris que les autorités menaçaient de brûler la résidence de sa première femme dans le Xinjiang et de violer ses filles. Elle a précisé qu’il avait été arrêté à la frontière et envoyé directement dans un centre de rééducation. D’autres ressortissants ont indiqué qu’ils avaient dû transmettre une liste d’informations détaillées aux autorités sur leur situation après avoir appris que des membres de leur famille risquaient d’être envoyés en prison.

Un appel à l’action

Sophie Richardson, qui dirige les recherches sur la Chine au sein de Human Rights Watch, note que les pressions exercées par Pékin à l’étranger contre des ressortissants musulmans du Xinjiang surviennent notamment dans plusieurs pays occidentaux. « Si des États comme l’Allemagne, les États-Unis, le Canada ou l’Australie ne réagissent pas vigoureusement à ces actions de la Chine, ils ne font que les encourager à récidiver », prévient l’analyste. 

Elle estime qu’il est urgent, par ailleurs, que la communauté internationale unisse ses forces pour contraindre les autorités chinoises à revoir leur approche coercitive dans le Xinjiang, où des mesures de sécurité sans précédent ont été déployées au cours des dernières années sous prétexte de lutter contre le terrorisme. « Le Canada pourrait être l’un des pays qui prennent la tête de cette coalition », relève l’analyste.

Mme Richardson se réjouit de voir que la nouvelle commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, Michelle Bachelet, critique Pékin à ce sujet. Dans un discours prononcé hier à Genève, l’ex-présidente chilienne a évoqué les « allégations profondément inquiétantes de détentions arbitraires à grande échelle d’Ouïghours et d’autres communautés musulmanes » dans des centres de rééducation du Xinjiang.

Des centaines de milliers de détentions arbitraires

Les chercheurs de Chinese Human Rights Defenders estiment que 1 million d’Ouïghours du Xinjiang ont été détenus dans ces centres de rééducation au cours des dernières années et que 2 millions de plus ont été soumis à des « séances éducatives obligatoires » en vue d’étouffer toute velléité de soulèvement. Dans son plus récent rapport, Human Rights Watch relève que le chiffre de 1 million paraît « crédible » même s’il est rejeté par les autorités chinoises. 

« Dans ces installations secrètes, les personnes détenues sont soumises à un endoctrinement politique pouvant durer des jours, des mois et même plus d’un an », souligne l’organisation. Les détenus doivent apprendre des chansons de propagande vantant le Parti communiste et le président chinois Xi Jinping et acquérir une connaissance élaborée du mandarin. D’anciens détenus ont déclaré que toute contestation était sévèrement réprimée et que le recours à la torture était fréquent. L’un d’eux a notamment affirmé qu’il avait été placé en isolement dans un « puits » de quelques mètres de profondeur dans lequel il ne pouvait pratiquement pas bouger.

Un contrôle social sans précédent

Human Rights Watch relève que le gouvernement chinois a mis en place dans le Xinjiang un système de contrôle social extrêmement élaboré et intrusif qui prive la population musulmane de toute liberté de religion. Les lois en place « font en sorte qu’il est impossible de pratiquer l’islam », relève Mme Richardson. La pratique du jeûne durant le ramadan, l’attribution aux enfants de noms à connotation religieuse ou le port de la barbe ou du voile peuvent mener à un séjour dans un centre de rééducation, ont indiqué d’anciens détenus. 

Des fonctionnaires sont régulièrement envoyés dans les familles jugées « suspectes » pour assurer de facto une surveillance directe de leurs activités sans qu’il soit possible pour elles de refuser. Un vaste programme de collecte de données biométriques est par ailleurs en place, là encore sans possibilité de contestation de la population locale. « Le gouvernement chinois commet des abus des droits de l’homme dans le Xinjiang à une échelle qui n’a pas été vue dans ce pays depuis des décennies », déplore Mme Richardson. 

Le gouvernement chinois a réitéré ses démentis hier, arguant que Human Rights Watch cherchait à créer des « troubles » en « déformant les faits ». Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois a déclaré que la province bénéficiait de « stabilité sociale, d’un solide niveau de développement économique et d’une coexistence harmonieuse entre les différents groupes ethniques » présents.

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