Chronique

Le cœur d’un homme

Courage… C’est un mot très grave qu’on utilise à la légère. Parce que pour la plupart d’entre nous, la question du courage ultime, tragique, ne s’est pas posée.

Elle s’est posée le dimanche 29 janvier 2017 dans une mosquée de Québec. Un homme y a pénétré, a déchargé une arme sur les fidèles réunis. Ceux qui ont pu se sont mis à l’abri.

Puis, un arrêt. Le tueur est derrière un cadre de porte. Il se retire un instant pour recharger son arme.

Il se passe quoi ? Une seconde ? À peine.

Azzedine Soufiane est derrière une colonne. C’est un père de trois enfants. Boucher. Il a 57 ans. Un gaillard plutôt bien portant. Il dit aux autres de venir à l’assaut avec lui. Mais auront-ils le temps ? Déjà le tueur a remis son chargeur. Le temps de se demander quoi faire, il est déjà trop tard.

Lui ne se pose pas la question. Ou alors il y répond tout de suite. Il faut agir. Au mépris du danger, comme on dit. Foncer sur le tueur. Faire face à la mort, ne pas se résigner. Risquer sa vie, mais littéralement. L’offrir pour sauver les autres, en fait. Ce n’était pas le plus athlétique. Ce n’était pas le plus rapide. Mais il l’a fait.

Azzedine Soufiane a foncé sur le tueur. Il l’a touché. Il a failli le mettre par terre. Mais l’autre a esquivé de justesse. De presque rien. L’homme de 57 ans est passé tout droit. Le tueur lui a mis cinq balles. Puis il a continué son massacre.

Peut-être cette brève diversion a-t-elle sauvé des vies ? Peut-être pas. Parfois le courage ne suffit pas.

Mais imaginons se retrouver là, derrière une maigre colonne, devant un homme armé, décidé à tuer. Venir tout juste de comprendre ce qui se passe. Se demander s’il faut fuir, rester là ou foncer. Avec quelle chance de succès ?

Déjà, « se demander », c’est perdre du temps dans l’action. C’est aussi un mouvement des tripes. Le mot « courage », ça vient de « cœur ». C’est maintenant, tout de suite, là ! Dans le mot courage, il y a rage…

Qui peut dire sans trembler qu’il aurait fait pareil ? Qui peut en être vraiment certain ? Foncer sans calcul. C’était quoi, les chances ? 50-50 ? 1-99 ? Il n’y a pas pensé. C’était la chose à faire, elle s’est imposée. La chose juste…

Il était dans un endroit particulier. Les autres étaient plus loin, pour la plupart. Il y avait une sorte de confusion. Pas question ici de juger qui que ce soit. Le fait demeure : il y est allé.

Qui aurait fait de même, placé dans les mêmes circonstances, derrière la même colonne un dimanche soir de janvier meurtrier ?

On ne sait pas. On ne peut pas savoir.

On sait une chose, c’est notre doute qui nous le prouve : c’est rare. Et c’est pourquoi on est bouleversé et impressionné par ces gestes désespérés, sacrificiels. Ils disent la noblesse humaine au milieu de la calamité.

Azzedine Soufiane a reçu cinq balles dont chacune était mortelle. Il en a reçu une en plein dans le cœur, qu’il avait très grand, plus grand que nature.

Il est mort, mais en incarnant un visage magnifique du courage humain.

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