Chronique

S’cusez, notre cadre financier n’est pas prêt

Franchement, ce n’est pas sérieux ! On entre dans la dernière ligne droite de la campagne électorale. Le débat en français aura lieu ce soir. Et la moitié des partis politiques n’ont pas encore daigné présenter leur cadre financier aux électeurs.

Un parti politique sans cadre financier, c’est un peu comme une entreprise sans plan d’affaires. Ça fait pas mal broche à foin.

« Je trouve ça assez décevant. Les cadres financiers sont extrêmement importants parce qu’ils permettent de quantifier les promesses et de voir l’évolution des finances publiques sur quatre ans », m’a confié l’économiste Yves St-Maurice, président du comité des politiques publiques de l’Association des économistes du Québec (ASDEQ).

Si le Bloc québécois, le Parti libéral et le Parti vert se sont pliés à l’exercice, le Nouveau Parti démocratique (NPD) ainsi que le Parti populaire de Maxime Bernier n’ont encore rien dévoilé.

Quant au Parti conservateur, croisez les doigts, il sortira probablement son document demain. Tiens donc, comme ça tombe mal. Les débats électoraux seront alors terminés. Et les électeurs auront la tête ailleurs durant le long congé de l’Action de grâce. Ensuite, il ne restera plus qu’une petite semaine avant le scrutin.

Pourquoi attendre aussi tard ? Le Parti conservateur a-t-il quelque chose à cacher ? Manque-t-il soudainement de courage, lui qui a fait de la rigueur budgétaire son mantra ? Ou est-ce une simple stratégie politique ?

Je comprends que si les partis politiques livraient leur cadre dès le premier jour de la campagne – comme dans les rêves les plus fous des économistes –, ils révéleraient leur plan d’action d’un coup sec.

Comme les politiciens veulent maximiser leur visibilité, il est plus payant d’égrainer les annonces jour après jour jusqu’à la fin de la campagne.

N’empêche, il serait quand même possible de présenter un cadre complet plus rapidement, quitte à se garder une marge de manœuvre pour financer des annonces de dernière minute.

J’insiste sur le fait qu’un cadre financier est loin d’être un caprice d’économistes avertis. Ce document est la clé de voûte d’un programme électoral. Il met des chiffres sur les beaux principes. Il permet aux électeurs de juger de la crédibilité financière des engagements électoraux.

Quel est le coût des promesses ? Comment les promesses des différents partis se comparent-elles ? Quel sera l’impact de l’ensemble des promesses d’un parti sur les coffres de l’État au cours des prochaines années ?

Les réponses à ces questions se trouvent dans le cadre financier… où les journalistes font parfois de belles découvertes. Lors de la campagne provinciale de 2012, par exemple, c’est dans le cadre financier du Parti québécois (PQ) qu’on a découvert que Pauline Marois voulait hausser rétroactivement l’impôt des riches, ce qui a provoqué un tollé après son élection.

Les partis politiques n’ont plus d’excuses. Le Directeur parlementaire du budget leur offre désormais son précieux soutien.

Juste avant le déclenchement de la campagne, cet organisme totalement indépendant leur a fourni des prévisions économiques et financières pour les 10 prochaines années. Au Québec, la vérificatrice générale a fait un exercice semblable pour la première fois avant la dernière campagne électorale.

Grâce à ce genre de canevas de base, les partis politiques ne peuvent plus blâmer le gouvernement précédent en l’accusant d’avoir laissé les finances dans un état pire que prévu. Vous connaissez la chanson ? C’est un refrain usé que les politiciens ont trop souvent entonné pour essayer de justifier leurs promesses non respectées…

Parlant de promesses non respectées, le Directeur parlementaire a aussi reçu le mandat de répondre aux demandes des partis politiques qui veulent obtenir une évaluation indépendante du coût de leurs promesses électorales.

Cela évitera que les politiciens utilisent une calculatrice rose, comme c’est trop souvent le cas durant les campagnes électorales. Lors des dernières élections fédérales, par exemple, Justin Trudeau avait promis de financer entièrement la réduction d’impôt de la classe moyenne en augmentant l’impôt des plus riches. Dans les faits, le changement ne s’est pas fait à coûts nuls. Il a plutôt coûté 1,5 milliard au Trésor public.

Avec ces nouveaux outils, il y a donc moins de risques que les électeurs s’en fassent passer une p’tite vite.

Non, les électeurs ne veulent pas faire un chèque en blanc au futur gouvernement, comme les Ontariens l’ont fait avec Doug Ford, qui a été élu sans même se donner la peine de présenter un cadre financier. Quelle hérésie !

Maintenant, les coupes du gouvernement conservateur sont plus dures à avaler que sa promesse de bière à 1 $.

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