Chronique

Le défi de Carey Price

Au printemps 2015, peu avant le début des séries éliminatoires, Marc Bergevin a qualifié Carey Price de « meilleur joueur » de la LNH, toutes positions confondues.

L’analyse était juste. Cette saison-là, Price a été impérial, procurant des victoires inattendues au Canadien. Son rendement lui a valu quatre trophées individuels, dont le Hart, remis au joueur le plus utile à son équipe. Il avait alors 27 ans, et la suite de sa carrière s’annonçait glorieuse.

À plusieurs niveaux, ce fut le cas. Dans le livre des records du Canadien, son nom est maintenant inscrit aux côtés de ceux de Jacques Plante et de Patrick Roy. Cela mérite le respect.

En revanche, Price n’a pas répété ses exploits de cette saison magique. Malgré ses ennuis actuels, il demeure un gardien de premier plan. Mais cette capacité à multiplier les miracles, à porter par grands bouts l’équipe sur ses épaules, n’est plus aussi évidente. Naguère meilleur des meilleurs, il est – pour l’instant – l’un des meilleurs. C’est déjà excellent, mais ce n’est pas la même chose.

Comment l’expliquer ? Les blessures ont joué un rôle. Il a raté l’essentiel du calendrier 2015-2016 et disputé moins de 50 matchs la saison dernière. En 2016-2017, sa relation avec Michel Therrien a semblé miner son moral jusqu’à l’arrivée de Claude Julien.

Si ce changement d’entraîneur-chef l’a revigoré, Price n’a pas fait la différence dans la série contre les Rangers de New York. Résultat, le Canadien a été éliminé dès le premier tour.

Les attentes envers Price sont grandes, beaucoup trop dans ce sport où le collectif fait foi de tout. Elles viennent des fans et des analystes, mais aussi de la direction. Ainsi, Bergevin a souvent souligné son rôle primordial, que ce soit par l’immense et mérité compliment qu’il lui a adressé au printemps 2015, ou en attribuant à sa blessure la dégringolade de l’équipe il y a deux ans.

Deux autres facteurs expliquent pourquoi Price se retrouve constamment sous les projecteurs.

Le premier tient à la relation historique entre les partisans du Canadien et les gardiens légendaires de l’équipe. Depuis toujours, leur rendement est scruté à la loupe. Ils sont adulés et critiqués, ils soulèvent la fascination et ne laissent jamais indifférents. C’était vrai à l’époque de Georges Vézina, comme à celle de Jacques Plante, Ken Dryden ou Patrick Roy.

C’est encore le cas aujourd’hui. En avril dernier, Price a été ovationné par la foule du Centre Bell après avoir établi une marque d’équipe. Cette preuve d’estime l’a ému. Cette semaine, durant sa sortie difficile contre les Sabres de Buffalo, il a subi les quolibets des fans, ce qui lui a fait mal. Il y a beaucoup de montagnes russes dans la relation entre les partisans et lui.

Quant au deuxième facteur, il est lié à son contrat.

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Price est payé 10,5 millions par année, une somme immense, certes, mais en phase avec l’économie du hockey d’aujourd’hui. C’est la durée de son entente (huit saisons) qui est inquiétante. Et cela, en raison de ses 31 ans.

Ainsi, Jonathan Toews et Patrick Kane auront 34 ans à la dernière saison de leur contrat respectif, identique à celui de Price. Le gardien du CH en aura plutôt 38. C’est un écart majeur.

Le cap de la trentaine est une étape marquante dans la vie des athlètes. Leur efficacité va peu à peu en diminuant. Le changement n’est pas brutal, mais de petits signes, comme la vitesse de réaction, ne trompent pas.

Une nouvelle preuve en a été donnée hier lorsque Tomas Plekanec, la voix grave, presque caverneuse, a fait ses adieux au Canadien. Ce fut impossible de ne pas ressentir une pincée d’émotion en voyant ce loyal soldat commenter ce moment éprouvant dans la carrière de tout hockeyeur, celui où il devient victime du passage des années.

À quel moment Plekanec a-t-il compris que l’affaire était entendue ? « Je viens d’avoir 36 ans », a-t-il répondu à un collègue, comme si toute autre explication était superflue.

Bien sûr, des exceptions à ce principe existent, et la NFL nous le rappelle cet automne. Tom Brady dirige avec succès l’attaque des Patriots de la Nouvelle-Angleterre à l’âge de 41 ans. Les quarts-arrières des Saints de La Nouvelle-Orléans, Drew Brees (39 ans), et des Steelers de Pittsburgh, Ben Roethlisberger (36 ans), en mettent aussi plein la vue.

Au hockey, des gardiens demeurent des éléments clés de leur équipe même s’ils roulent leur bosse depuis longtemps. Martin Brodeur, par exemple, était encore dominant à 37 ans.

Au printemps dernier, Marc-André Fleury (33 ans) a été l’inspiration des Golden Knights de Vegas. Et plus tôt cette semaine, Roberto Luongo (39 ans) a permis aux Panthers de la Floride de voler la victoire aux Oilers d’Edmonton. En revanche, Fleury et Luongo ont connu des périodes difficiles au fil des années.

Price peut encore briller durant plusieurs saisons. Mais à partir de 35 ans, quel type de hockey offrira-t-il au Canadien ? Bien malin qui peut répondre à cette question.

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Faut-il s’inquiéter de l’actuel passage à vide de Price ?

Non, pourvu qu’il s’adapte à la nouvelle réalité du Canadien, celle d’une équipe jeune et davantage portée sur l’attaque. Cette combinaison fournit du hockey spectaculaire, mais avec un plus grand nombre d’erreurs. Sans oublier cette tendance qui se dessine dans la LNH : beaucoup de buts sont marqués en ce début de saison. Le numéro 31 n’est pas le seul à connaître des ennuis devant son filet.

Claude Julien, lui, a bon espoir de voir son gardien rebondir. « On est tous humains, a-t-il dit, hier. À un moment donné, on a un petit creux. Il faut s’en sortir. »

Pour le bien du Canadien, Price devra vite relever ce défi. Car avant longtemps, lui aussi devra se préoccuper du passage des années. L’exemple de Plekanec le rappelle trop bien.

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