12 février 1987

Promis à un grand avenir, le jojoba fait son entrée sur le marché boursier montréalais

Une intrigante nouvelle économique du passé, cueillie dans les anciennes pages de La Presse

Comment l’histoire s’est-elle terminée ?

L'article

Le jojoba « figurera bientôt à la Bourse de Montréal par l’intermédiaire d’Arizona Jojoba », apprend-on en ce 12 février 1987. Le jojoba qui fait son apparition sur le parquet montréalais en 1987 n’est pas une nouvelle danse latine. Encore peu connu à l’époque, le jojoba est un arbuste qui ne pousse qu’en région semi-désertique. « Cette firme canadienne, filiale d’Associated Jojoba Industries, exploite une usine qui extrait l’huile de tout le jojoba cultivé en Arizona. Associated Jojoba Industries se présente comme le leader de l’industrie du jojoba dans le monde », apprend-on. L’huile de jojoba « est particulièrement prometteuse dans les milieux du pétrole et des cosmétiques ». « D’après le Centre national de recherches du gouvernement américain, l’industrie du jojoba ne suffira pas à la demande avant les dix prochaines années », révèle encore l’article. Il se conclut sur un ton frondeur : « La firme ne craint pas la concurrence, car la demande est dix fois plus grande que la production actuelle. »

Le jojo quoi ?

En 1987, le jojoba faisait parler de lui depuis peu. L’arbuste de près de quatre mètres est endémique du sud-ouest des États-Unis. Les autochtones s’en servaient depuis des siècles pour ses vertus curatives, mais ce n’est que dans les années 60 que les scientifiques se sont intéressés à lui. Le jojoba est la seule plante dont la graine contient une cire fluide plutôt qu’une huile. Elle se caractérise par une qualité très rare : ses chaînes moléculaires extrêmement longues. Cette particularité l’apparente au blanc de baleine, une substance blanchâtre recueillie dans la tête du cachalot, dont on tire une huile très prisée dans l’industrie cosmétique pour ses qualités hydratantes.

Or, les États-Unis avaient interdit l’importation d’huile de baleine en 1971. La chasse commerciale au cachalot, restreinte depuis plusieurs années, a finalement été interdite en 1985. L’avenir semblait promis au jojoba.

Ruée vers le jojoba

La (petite) ruée avait commencé au début des années 80. L’huile de jojoba commençait à filtrer dans l’industrie cosmétique, mais elle provenait encore d’une récolte quasi manuelle de jojoba sauvage. Or, l’arbuste présente lui aussi des caractéristiques très séduisantes : il pousse en région aride peu propice à d’autres cultures, exige très peu d’eau, et peut vivre jusqu’à cent ans. Plusieurs y voient un nouvel eldorado. En 1981, en Arizona, des terres désolées qui se vendaient 500 $ l’acre (4000 m2) deux ans plus tôt atteignent désormais 1000 $ à 1500 $. On estime alors que 15 000 acres en Californie, en Arizona et au Nouveau-Mexique ont déjà été plantés de jojoba de culture, mais on ignore quel sera leur rendement : ils ne rendront pas leur première récolte avant deux ou trois ans. Au début des années 80, on lui envisage toutes sortes d’applications industrielles, depuis l’huile de coupe jusqu’aux lubrifiants pour moteurs à réaction.

52 000 $US/tonne

Le prix de l’huile de jojoba en 1981

En 1987 : 9800 $US/tonne

Planète jojoba

À l’époque où Arizona Jojoba tâtait le marché boursier québécois, environ 450 tonnes d’huile de jojoba étaient extraites aux États-Unis, dont 70 % en Arizona. On estimait alors que cette production pourrait atteindre 21 000 tonnes avant huit ans ! Trois décennies plus tard, on ne produit encore que 13 000 tonnes d’huile de jojoba. Pourtant, une partie de la planète s’y est mise. Car les avantages de la culture du jojoba ne sont pas passés inaperçus dans les pays où l’on retrouve des régions arides et ayant un climat similaire au Sud-Ouest américain. Pour le Mexique voisin, le pas est naturel. Israël, l’Australie, l’Afrique australe, le Pérou, l’Argentine, le Chili, la Thaïlande entrent à leur tour dans la sarabande.

Mais le succès n’est pas garanti. En Égypte, il faudra 15 ans d’efforts pour acclimater la plante et adapter la culture, après les premiers essais réalisés en 1976.

En 2015, on estime que l’Amérique du Nord ne produit plus que 39 % de l’huile de jojoba dans le monde.

Marché de l’huile de jojoba en 2017 : 13 440 tonnes

Taux de croissance annuel moyen de 2009 à 2017 : 12 %

Marché prévu en 2023 : 22 000 tonnes

Source : Jojoba Oil Market : Global Industry Trends, Share, Size, Grow, Opportunity and Forecast 2018-2023

Promesses pétrolières

Les promesses pétrolières du jojoba en 1987 ont-elles été tenues ?

Au début des années 2000, diverses études montrent que l’huile de jojoba adoucit le roulement du moteur et réduit les émanations nocives pour l’environnement. D’autres confirment son intérêt comme adjuvant de carburant biodiésel. Mais comme le reconnaît un article paru en 2003 dans une revue scientifique, la production de carburant à partir de la petite capsule de jojoba nécessiterait des cultures immenses et des investissements de même calibre. Par contre, ses qualités de lubrifiant sont encore en cours d’investigation. L’huile de jojoba montre une étonnante constance de viscosité au travers des variations de température. En 2015, les cosmétiques accaparaient encore 70 % de l’usage de l’huile de jojoba. L’industrie pharmaceutique est au deuxième rang, ne laissant que la portion congrue – moins de 10 % – pour les applications industrielles.

La fin de l’histoire

Arizona Jojoba n’aura pas duré deux ans.

Le 19 juillet 1989, la Commission des valeurs mobilières du Québec, l’ancêtre de l’Autorité des marchés financiers, interdisait les opérations sur les valeurs d’Arizona Jojoba, parce que la firme de Vancouver n’avait pas déposé son rapport annuel 1988 ni ses états financiers pour le premier trimestre 1989. Son pendant de la Colombie-Britannique avait pris la même mesure quelques semaines plus tôt. La maison mère, Associated Jojoba Industries, a disparu des écrans radars à la même époque. Fondée en Arizona en 1980, elle avait commencé ses activités de culture deux ans plus tard.

Le plus important producteur américain actuel est la Desert Whale Jojoba Company, dont le nom, baleine du désert, rappelle les origines de l’industrie. Fondée en 1978, l’entreprise existait déjà quand Associated Jojoba Industries se présentait comme le leader mondial du jojoba, sans crainte de concurrence.

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