Duel politique

Tous perdants dans ce débat !

Nous sommes tous perdants d’un débat sur l’intégration qui se limite au seuil d’immigration, car la peur et les faux arguments nous font manquer l’occasion d’aborder les réels ratés que connaissent nos efforts d’intégration. Les partis politiques doivent sortir de ce faux débat pour nous offrir la chance d’établir les bases d’une société plus forte, qui sait comment construire un vivre-ensemble inclusif et au profit de tous.

En effet, il y a moins d’un an, la vérificatrice générale du Québec soulignait avec force les grandes lacunes des services d’intégration et de francisation offerts par le gouvernement québécois. Pour l’instant, la réponse de plusieurs partis politiques à ces enjeux complexes se résume à maintenir ou réduire le seuil d’immigrants. Dans cette foulée, certaines interventions politiques se sont appuyées sur l’une des plus grandes craintes des Québécois, la disparition de notre culture et de notre langue.

Alors qui dit vrai entre les partisans du seuil actuel fixé à 50 000 immigrants et ceux qui demandent qu’il soit réduit pour assurer la survie du français au Québec ?

Intégration

Or, la question n’est pas tant le nombre d’immigrants que nous accueillons, mais comment ceux-ci peuvent faire vivre et prospérer, à leur façon, le caractère distinctif de la nation québécoise et, plus globalement, de la société canadienne, qu’ils soient 35 000 ou 50 000. L’enjeu n’est donc pas de savoir combien d’immigrants nous devrions accueillir, mais comment nous les accueillons et quelles mesures concrètes doivent être déployées pour une intégration réussie.

Il est donc nécessaire que chaque nouvel arrivant soit accompagné vers une intégration qui se manifeste par la maîtrise du français et par une réelle possibilité d’obtenir un emploi sur le marché du travail.

Le présent débat sur les seuils d’immigration correspond mal aux améliorations que nécessitent nos mesures d’intégration. Malgré la pénurie actuelle de main-d’œuvre, le taux de chômage des néo-Québécois arrivés il y a moins de cinq ans est trois fois plus important que celui de la population en général – et près de deux fois supérieur pour ceux qui sont ici depuis plus de dix ans. Ces taux de chômage inquiétants sont une réalité même si plus du quart des immigrants arrivés au Québec ont quitté la province.

Alors, même si nous retranchons une part importante des immigrants reçus au Québec puisqu’ils nous quittent, les enjeux d’intégration demeurent criants.

Pénurie de main-d’œuvre

Il y a donc de nombreux avantages économiques à délaisser le faux débat du seuil d’immigrants et à se concentrer sur l’amélioration de nos efforts d’intégration. Par de meilleurs services de francisation et une reconnaissance des acquis plus efficace, nous pourrions mieux répondre à la pénurie de main-d’œuvre que connaît le Québec et accroître notre richesse collective puisque plus de Québécois seraient au travail.

Au-delà de l’intérêt économique, la nation québécoise a une motivation plus profonde à voir l’intégration réussie de tous les néo-Québécois, peu importe leur nombre.

Nous pourrions continuer à démontrer que le caractère distinct de la nation québécoise n’est pas qu’un legs de l’histoire, mais aussi le résultat d’une société riche de sa diversité qui définit le français comme un des éléments de base de son vivre-ensemble. Pour ce faire, nos partis politiques doivent proposer un projet de société inclusif qui mise sur le rassemblement et le respect de la diversité plutôt que de s’enfermer dans un débat qui ne réglera rien.

Duel politique

Un enjeu vital pour l’avenir

Bien sûr, un nombre précis, ça frappe. C’est concret, presque palpable. Malheureusement, il y a quelque chose de franchement réducteur à résumer le débat sur l’immigration à une simple statistique. Alors que cet enjeu est vital pour l’avenir de la nation québécoise, de sa culture et de sa langue, il semble impossible d’avoir une véritable discussion publique sur la question. La tendance de certains dirigeants politiques à taxer d’intolérante, voire de xénophobe, toute remise en question des seuils d’immigration a certainement contribué à cette impasse. Pourtant, dans un monde où les flux migratoires ne cesseront de croître, notamment en raison des changements climatiques, il est temps de tenir un débat de fond sur la question. Petit tour d’horizon.

Le Québec a toujours été une terre d’immigration. Depuis l’enracinement d’une nation francophone en Amérique, celle-ci a accueilli plusieurs vagues de nouveaux arrivants. Presque exclusivement européenne avant 1961, l’immigration s’est depuis beaucoup diversifiée, si bien qu’aujourd’hui, le Québec accueille des nouveaux arrivants en provenance des cinq continents. De plus, si l’on compare les seuils d’immigration de certains pays en 2017 croisés à leur population totale avec notre réalité (0,57 %), nous accueillons effectivement moins d’immigrants que les États-Unis (1,71 %), la Grande-Bretagne (2,78 %) ou le reste du Canada (4,34 % !). Cependant, nous sommes semblables à d’autres pays tels que la France (0,67 %), l’Allemagne (0,65 %) ou le Japon (0,39 %).

Bref, affirmer que la nation québécoise est réfractaire à l’immigration et à la diversité culturelle ne passe pas le test de la réalité, simplement.

Le problème est ailleurs.

À la fin de 2017, la vérificatrice générale du Québec déposait un rapport accablant sur nos politiques de francisation des immigrants. En effet, le taux de succès atteint par les programmes actuels destinés aux nouveaux arrivants est de… 3 %. Un désastre. Les recommandations de la vérificatrice générale sont sans appel : une petite révolution dans nos pratiques d’accueil et d’intégration des immigrants doit avoir lieu. Alors que la situation du français ne cesse d’être fragilisée au Québec, une telle incapacité à franciser les futurs néo-Québécois ne peut continuer indéfiniment sans avoir de graves conséquences à long terme.

Camisole de force

Aussi, est-il nécessaire de rappeler que le Québec n’est pas indépendant, et donc dépendant des décisions d’un État contrôlé par une autre nation, celle canadienne ? Bien sûr, le Québec a son mot à dire quant aux politiques d’immigration canadiennes. Seulement, la camisole de force qui lui est imposée est réelle et l’empêche d’aborder la question de l’immigration selon ses véritables besoins, sa réalité culturelle. L’exemple du dogme du multiculturalisme canadien est criant, alors que le Québec a plutôt basé ses politiques d’intégration des immigrants sur l’interculturalisme.

Si ce dernier favorise l’enrichissement d’un tronc culturel commun (notamment francophone) grâce à l’immigration, il ne cantonne pas cette dernière dans le communautarisme, encouragé par le multiculturalisme.

Enfin, rappelons qu’il est nécessaire d’accueillir dignement ces hommes, ces femmes et leurs familles, et cela passe aussi par une intégration réussie sur le marché de l’emploi.

Ainsi, avant de pouvoir déterminer qui a tort ou raison quant au niveau des seuils d’immigration au Québec, il est nécessaire que l’État québécois et la société civile revoient de fond en comble leurs politiques et pratiques en matière d’intégration des nouveaux arrivants. Des solutions innovantes doivent être apportées, à l’image des « Rendez-vous culturels », une initiative du MNQ réalisée en collaboration avec le ministère de la Culture et des Communications et dont l’objectif est d’initier les nouveaux arrivants à la culture québécoise, et non pas seulement à la langue française. Ce faisant, nous serons peut-être en mesure d’aborder à nouveau cette question vitale pour notre avenir avec sérieux et sérénité.

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