Chronique

M. Péladeau n’aime pas la concurrence

Le meilleur plaideur pour l’achat par Bell de V Télé, c’est sûrement Pierre Karl Péladeau lui-même.

Plus il tweete, parle, dénonce, rage, intente des poursuites à tout propos, plus on est convaincu que, oui, il lui faudrait en face un concurrent digne de ce nom dans la télé privée.

Québecor possède non seulement la télé la plus écoutée (TVA), mais aussi des journaux à grand tirage, magazines populaires, maisons d’édition majeures, société de gestion d’amphithéâtre, de gérance d’artistes, de spectacles, de câblodistribution, de l’internet… quoi encore ?

M. Péladeau s’est intéressé aux aéronefs, mais n’a pas réussi à acheter Air Transat. Il a personnellement acheté Téo Taxi, par contre.

Et pourquoi pas, au fond ?

L’homme est entreprenant et ambitieux, et on ne le sera jamais assez au Québec, n’est-ce pas ?

Quand on a une telle fibre d’entrepreneur, on ne devrait pas avoir si peur de la concurrence, me semble.

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Le grand tabou médiatique au Québec, c’est que la position dominante de Québecor dans le marché médiatique crée des… problèmes. Des artistes, des artisans sont dans la position d’être avec ou contre l’Empire. Plusieurs se sentent intimidés, forcés à choisir un camp. D’autres ne peuvent pas s’empêcher de se demander si la couverture dont ils sont l’objet a un rapport avec les opinions claironnées par le grand patron.

Peu s’en plaignent en public, tant sont redoutées les foudres de Zeus…

Les politiciens non péquistes non plus ne le diront pas publiquement, mais à tort ou à raison, ils craignent des couvertures vengeresses.

C’est beaucoup de trouble, s’opposer à la puissance de Pierre Karl Péladeau. Ben de l’ouvrage. Des soucis. Des craintes d’avocasseries.

Alors tout le monde se la ferme.

On est donc étonné, et j’avoue réjoui, de voir Pierre Fitzgibbon prendre le taureau par les cornes et affronter directement PKP.

D’abord l’automne dernier, dans le dossier Groupe Capitales Médias, où le gouvernement a injecté une petite somme et fortement encouragé un fonds de Desjardins à en faire autant pour sauver l’information régionale. M. Péladeau était furieux et ne s’en est pas caché.

Après l’avoir souvent écorché, M. Péladeau s’étonnait du « silence étrange » du gouvernement Legault sur l’achat de V par Bell.

Peut-être aurait-il préféré le silence gouvernemental à ce tweet de M. Fitzgibbon, le week-end dernier : 

« Pour le bien supérieur du Québec GCM doit survivre et Bell doit posséder V et aussi opérer une salle de nouvelles. Pour tous les Québécois travaillons pour que ceci se réalise. »

Bang !

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Oh, que M. Péladeau ne l’a pas aimée, celle-là.

Rapidement, le ministre a dit qu’il s’exprimait à titre personnel et a effacé son tweet. Mais le patron de Québecor en a gardé une capture d’écran, pour s’en moquer, disant qu’il relatait « des niaiseries ». Et de conclure par cette pointe légèrement baveuse à l’intention du ministre : « Attention avant de tweeter en fin de soirée ! »

M. Péladeau ne s’attaque pas seulement au ministre de l’Économie, mais à tout le gouvernement Legault.

Voyez ce tweet : 

« Devenu le champion du bâillon, nous ne devons être surpris du gouvernement de François Legault de soutenir par la voix de son ministre Pierre Fitzgibbon l’absorption de V par Bell Canada et sa soi-disante volonté de créer une salle des nouvelles subventionnée par la CAQ ? »

Toutes ces pointes finissent par agacer, voire exaspérer le gouvernement Legault, et le premier ministre lui-même. Qu’il en ait marre, c’est une chose, mais ce qui est nouveau, c’est que ça commence à se savoir et se dire sans gêne. 

Le premier ministre ne s’est pas gêné pour répliquer directement à PKP quelques fois, notamment dans le dossier de l’information régionale.

Autre passe d’armes personnelle entre François Legault et PKP dans les derniers jours. Sur Facebook, M. Legault se disait attristé d’un article du Journal de Montréal faisant état d’un prêt de 5 millions à son « ami » Charles Sirois, qui semblait insinuer du favoritisme. De fait, Investissement Québec a prêté l’argent pour la rénovation d’un hôtel, ce qui n’a rien d’irrégulier.

M. Péladeau, comme s’il était le rédacteur en chef, s’est porté à la défense de l’article qui, selon lui, n’insinuait rien du tout.

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Certains jours, on voit l’homme d’affaires se moquer de Justin Trudeau ou de divers ministres ou politiciens fédéraux, ou les vilipender, selon l’humeur du moment. Politiciens qu’il somme ensuite de se prononcer en faveur de ses projets, ou dont il dénonce l’inaction dans une affaire qui l’intéresse.

Dans l’art de la séduction politique, certains jouent du violon.

Pierre Karl Péladeau préfère le duo marteau et enclume.

Chacun son style.

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C’est donc avec sa coutumière pugnacité que M. Péladeau dénonce ces derniers temps la menace d’un « monopole canadien », si Bell met la main sur V.

Sous le mot-clic « #BIGBELL » (en français, s’il vous plaît !), Québecor a placé plusieurs pages de publicité dans ses médias. On y fait la liste très longue de toutes les stations de télé et radio détenues par Bell, de loin le plus important acteur dans tout le Canada.

Tout le Canada ?

Non ! Un bastion résiste à cette domination, et c’est le Québec, où Québecor a le haut du pavé.

Il est assez comique de voir M. Péladeau dénoncer un monopole canadien qui vient l’affronter sur le mode mineur dans son territoire hégémonique.

Touche pas à mon monopole, quoi…

On peut au contraire espérer que cet achat par un acteur aussi conséquent offrira plus de débouchés pour les artisans de la télé, les artistes, les auteurs, etc. Bref, si vraiment Bell veut investir – et elle en a les moyens –, elle peut amener une diversité qui ne sera que la bienvenue.

Il faut aussi un engagement en information, évidemment.

Mais à part les batailles d’empires et commerciales, les guerres d’ego et autres, dont bien sincèrement on n’a pas grand-chose à cirer, que peut-on espérer de mieux comme citoyens ?

Que V continue à vivoter ou qu’une nouvelle énergie lui soit insufflée ?

Un quasi-monopole privé québécois ou de la concurrence qui tire vers le haut ?

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