Lanceur d’alerte congédié

La crise en cinq questions

Le congédiement d’un agronome du ministère de l’Agriculture qui s’était tourné vers les médias pour dénoncer l’ingérence du privé dans la recherche publique sur les pesticides a continué de monopoliser l’attention, hier, en marge du caucus de la Coalition avenir Québec.

Le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, qui a personnellement autorisé le licenciement du lanceur d’alerte, s’est défendu d’avoir subi des pressions de l’industrie des pesticides. Le premier ministre François Legault a pour sa part attribué la décision à un sous-ministre. Le point sur cette crise, en cinq questions.

Que voulait dénoncer l’agronome en contactant les médias ?

Fonctionnaire provincial depuis 32 ans, Louis Robert a transmis l’an dernier une note ministérielle au journaliste de Radio-Canada Thomas Gerbet. Ce document confidentiel faisait état d’une situation de crise au Centre de recherche sur les grains (CÉROM), société à but non lucratif financée à 68 % par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). À l’époque, 15 des 35 employés du centre, dont sept chercheurs, venaient de démissionner.

Le document explique que des scientifiques ont subi des tentatives d’intimidation de la part de quelques membres du conseil d’administration et de son président, Christian Overbeek, « dans la diffusion et l’interprétation des résultats de projets de recherche ».

Qui est Christian Overbeek ?

C’est le président des Producteurs de grains du Québec, syndicat affilié à l’Union des producteurs agricoles (UPA), qui représente 11 000 producteurs.

Dans son reportage publié en mars 2018, le reporter de Radio-Canada rapporte que la direction du CÉROM et le conseil d’administration ont dissuadé des chercheurs de publier leurs résultats dans des publications scientifiques. Une chercheuse aurait même été contactée par une multinationale vendeuse de pesticides sur son téléphone personnel. Dans le reportage, Christian Overbeek admet que le conseil d’administration a déjà exprimé son désaccord avec les chercheurs du CÉROM lorsqu’ils ont conclu que l’utilisation des néonicotinoïdes, catégorie de pesticides qui est associée au déclin des populations d’abeilles, n’améliorait pas la productivité des cultures de façon marquée.

Le mois précédent, Christian Overbeek avait vertement critiqué la nouvelle réglementation de Québec pour réduire l’utilisation des néonicotinoïdes.

Les Producteurs de grains du Québec n’ont pas rappelé La Presse hier.

Est-ce que le MAPAQ a agi après la diffusion du reportage ?

Le ministère de l’Agriculture affirme avoir reçu la note ministérielle en avril 2017, soit près d’un an avant la diffusion du reportage.

« Le Ministère était déjà sensible aux enjeux soulevés dans la note et diverses actions étaient en cours depuis le printemps 2017 », a expliqué hier Yohan Dallaire-Boily, porte-parole du ministère de l’Agriculture.

Ce dernier nous a fait parvenir un document touffu de 14 pages qui énumère les « attentes » du Ministère envers le CÉROM pour 2018-2019. La première exigence de Québec envers le CÉROM est la mise sur pied d’un plan de restructuration de la gouvernance d’ici mai 2018.

« Le MAPAQ a également demandé la mise en place d’un conseil scientifique pour s’assurer que la recherche se réalise avec efficience dans un contexte de neutralité scientifique. Le processus de mise en place de ce conseil est en cours », a ajouté M. Dallaire-Boily.

Y a-t-il eu une réflexion qui a été entamée au CÉROM à propos du fait que des représentants de l’industrie du grain dirigent une organisation vouée à la recherche scientifique financée principalement par l’argent des contribuables ?

« Le Ministère nous a demandé d’entamer une réflexion et le travail est en cours », a indiqué hier le directeur général par intérim du CÉROM, Pierre Fréchette, en entrevue avec La Presse.

Ce dernier est arrivé en poste en février 2018, soit plusieurs mois après la vague de démissions et la rédaction de la fameuse note. « Depuis que je suis ici, je n’ai jamais été témoin de quelque comportement que ce soit du conseil d’administration qui pouvait le placer en conflit d’intérêts », a-t-il assuré.

Les administrateurs actuels vont-ils rester en poste ? 

« Ça fait partie des choses qui sont en réflexion en ce moment », s’est borné à dire M. Fréchette.

De son côté, le ministère de l’Agriculture dit avoir demandé au CÉROM d’établir un processus de rotation des membres et de diversifier le profil des membres du conseil.

Pourquoi est-ce que des représentants d’entreprises qui vendent des pesticides siègent au conseil d’administration du CÉROM alors qu’une de ses missions est de mener des recherches visant à réduire l’utilisation des pesticides nocifs pour l’environnement ?

« Un exercice de révision de la gouvernance est actuellement en cours au CÉROM et la composition du C.A. est un des éléments de la démarche », répond le MAPAQ.

Un représentant du distributeur Synagri, qui vend notamment des pesticides, siège toujours au conseil d’administration, tout comme deux représentants de la Coop fédérée, qui est également un fournisseur de pesticides.

Selon Radio-Canada, la Coop fédérée a contribué à hauteur de 1,3 % au budget du CÉROM en 2016, tandis que les Producteurs de grains ont assumé 5,5 % du budget.

Un observateur du MAPAQ assiste également aux réunions du conseil d’administration, mais n’y a pas le droit de vote. « Le MAPAQ a eu des représentants sur le conseil d’administration à partir de sa fondation jusqu’à l’automne 2017. En 2016, pour éviter des conflits d’intérêts, il a été déterminé de ne plus désigner un gestionnaire du MAPAQ sur les conseils d’administration des centres de recherche et des centres d’expertise », a expliqué M. Dallaire-Boily.

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