Confédération des peuples autochtones du Canada

dans le collimateur de l’ AMF

Le grand chef de la Confédération des peuples autochtones du Canada, Guillaume Carle, a berné ses propres membres en les persuadant d’investir dans une série de projets fictifs ou voués à l’échec. L’Autorité des marchés financiers a ouvert une enquête.

Un reportage d’Isabelle Hachey

Des parts qui s’envolent en fumée

Les bâtiments tombaient en ruine, mais le site était magnifique et le potentiel touristique, alléchant. Un chalet d’accueil au bord d’un lac cristallin, un motel, un restaurant, des dizaines de kilomètres de sentiers en pleine nature : le Domaine des Quatre Saisons, à Saint-Alexandre-de-Kamouraska, avait tout pour devenir le projet phare de la Confédération des peuples autochtones du Canada (CPAC).

Daniel Brabant y a cru. « Le plan d’affaires, c’était de rendre ce site-là autochtone. De faire venir des gens d’Europe. Eux, quand il y a des plumes, ils deviennent fous comme de la marde ! Cela aurait été rentable d’un point de vue touristique. »

Il fallait bien sûr rénover les bâtiments, planter des tipis, mettre sur pied un centre d’interprétation autochtone. Le plan était certes ambitieux, mais Daniel Brabant avait confiance : il a acheté 83 parts dans le projet, à 120 $ chacune.

Il a déchanté quand, du jour au lendemain, son investissement de près de 10 000 $ s’est envolé en fumée.

Le grand chef de la CPAC, Guillaume Carle, avait décrété que Daniel Brabant n’avait plus droit à ses parts puisqu’il avait été « banni » de la Confédération après lui avoir manqué de respect. « C’est évident ! Tu n’attaques pas le grand chef et après ça, t’as tout encore. C’est certain ! », s’exclame Guillaume Carle en entrevue avec La Presse.

Cette logique pourrait sembler discutable aux yeux des enquêteurs de l’Autorité des marchés financiers (AMF). La Presse a appris de sources fiables que l’organisme avait ouvert une enquête sur les parts vendues par la CPAC dans divers projets, dont celui du Domaine des Quatre Saisons.

Guillaume Carle n’est pas inscrit auprès de l’AMF à titre de courtier en valeurs mobilières, comme l’exige la loi.

« Il disait qu’à 120 $ l’action, on n’avait pas besoin de déposer un prospectus. Ce n’était pas vrai. »

— Gilles Gagné, ancien chef de la division québécoise de la CPAC

140 investisseurs de mikinak

Gilles Gagné et sa défunte femme, Lise Brisebois « Canard Blanc », ont acheté cinq parts. « Ça nous a coûté 600 $. On a surtout investi un an et demi de notre vie dans ce projet. On y allait toutes les fins de semaine. J’ai mis 35 000 kilomètres sur mon char rien que pour ça. »

Mandatée par le chef Carle pour gérer le projet, Lise Brisebois a vendu des parts à 140 membres de Mikinak, une communauté qu’elle avait créée pour représenter les autochtones hors réserve de la Montérégie. Elle a récolté 60 000 $ auprès de ses membres. « On a tout investi dans le projet, dit M. Gagné. On a refait la plomberie et l’électricité. On a sablé, on a verni les chalets. On a travaillé ! »

Au cours de l’année 2017, les relations se sont envenimées au sein de la CPAC. Les dirigeants de Mikinak se sont mis à soupçonner Guillaume Carle de faire subir des tests d’ADN bidon à leurs membres, puis de leur vendre des cartes d’identité en les encourageant à s’en servir pour se prévaloir de droits réservés aux Indiens inscrits. Deux enquêtes policières, de la Sûreté du Québec et de la Gendarmerie royale du Canada, sont en cours à ce sujet.

Le conflit qui couvait a éclaté au grand jour le 9 septembre 2017, quand les dirigeants de Mikinak ont demandé la démission de Guillaume Carle en assemblée générale. Le grand chef a interprété le geste comme une tentative de « coup d’État ». Selon lui, la sanction à imposer aux renégats était claire : « On oublie ça, c’est fini, merci, bye ! »

« tu n’auras jamais une cenne »

« Il nous a rayés », constate René Lavigne, un membre qui a investi 1200 $ dans le projet du Domaine des Quatre Saisons et a passé une semaine à nettoyer le site à l’été 2017. « J’ai essayé de récupérer mon argent. Il m’a dit : “Tu n’auras jamais une cenne, oublie ça, je t’ai mis dehors avec la gang de pourris, ça vient de s’éteindre.” »

Jean Guillemet a payé environ 1000 $ pour faire partie de l’aventure.

« Guillaume Carle nous a exclus parce qu’on a voulu le destituer. On lui a dit que ses tests d’ADN, c’était de la frime. C’était juste pour faire de l’argent. Il nous a dit qu’on n’avait plus de parts. »

— Jean Guillemet

Guillaume Carle accuse de son côté Gilles Gagné et Lise Brisebois de ne pas lui avoir remis l’argent récolté pour le projet ni la liste des actionnaires. « Je suis le grand chef, d’accord, mais ce sont eux qui s’occupaient du projet. Ce sont eux qui ont volé le monde, pas moi ! »

Les actionnaires qui ne se sont pas rebellés et qui ont reçu des certificats signés de sa main n’ont pas à s’inquiéter : leurs parts sont parfaitement valides, assure le grand chef. Le projet, au point mort, sera relancé sous peu, promet-il.

Guillaume Carle a créé une société en commandite, la Confédération des peuples autochtones des Amériques, lui permettant selon lui de vendre des parts sans avoir à s’inscrire auprès de l’AMF. « La structure a été légalement créée. Il n’y a pas eu de vol, il n’y a pas eu de fraude. »

Il soutient qu’un notaire, John Lapierre, a d’ailleurs confirmé la légalité du projet d’investissement.

« Non, ça, ces affaires-là, ce n’est pas moi », proteste le notaire de Gatineau, qui soutient avoir seulement travaillé au renouvellement du bail du domaine, situé sur des terres publiques. « Moi, je n’émettais pas les certificats, pas du tout. C’est tout à l’interne, c’est tout eux qui faisaient ça. »

Mystérieuse acquisition

Guillaume Carle affirme que le Domaine des Quatre Saisons – qui vaut selon lui « quatre, cinq millions minimum » – a été cédé à la CPAC, pour la somme symbolique d’un dollar, par une communauté religieuse désirant soutenir les autochtones.

Des zones d’ombre subsistent toutefois en ce qui concerne ce généreux don.

Le domaine appartenait à l’Ordre du Cœur Immaculé, une communauté religieuse installée à L’Avenir, près de Drummondville. Son fondateur, le père Yves-Marie Blais, avait été exclu de l’Église catholique. Ses adeptes croyaient aux apparitions et aux phénomènes apocalyptiques. Ils avaient acquis le Domaine des Quatre Saisons pour 57 000 $, en 1995, afin de s’y réfugier lorsque surviendrait le grand déluge.

Le cataclysme n’a pas eu lieu. « Je ne sais pas pourquoi. Je sais qu’on a beaucoup prié pour ça », souffle sœur Marie-Pierrette Rioux, l’ancienne directrice du domaine, où elle a vécu pendant près de 20 ans.

La mort du père Blais, en 2007, a sonné le glas de l’Ordre du Cœur Immaculé. « Quand le maître meurt, ce n’est plus la même chose, explique sœur Marie-Pierrette. On n’était pas assez formés pour faire marcher un si gros domaine. Les sœurs ne voulaient pas s’occuper de ça. »

C’est le « frère Antoine » qui a hérité du Domaine des Quatre Saisons et des bâtiments de L’Avenir, évalués par la municipalité à deux millions de dollars. De son vrai nom André Messier, cet ancien cultivateur était le comptable de l’Ordre.

Devenu président de la Société Reine de la Paix, qui gérait les avoirs de l’Ordre, André Messier s’est associé à Daniel Poulin, un « inventeur » qui a écopé de six mois de prison, en 2016, pour avoir berné des investisseurs.

M. Poulin affirme qu’il projetait de convertir les bâtiments de L’Avenir en centre d’hébergement pour femmes autochtones en détresse. C’est à ce moment-là, dit-il, que le grand chef de la CPAC serait entré en jeu.

« Guillaume disait qu’il connaissait les groupes de femmes autochtones désespérées. Nous, on a vu une opportunité à ce qu’il soit là, mais, finalement, cela s’est retourné contre nous. »

— Daniel Poulin

Guillaume Carle soutient que les administrateurs de la Société Reine de la Paix ont adopté une résolution pour que le Domaine des Quatre Saisons « soit donné dans l’intérêt du peuple autochtone ». Il affirme avoir intégré le conseil d’administration de la Société par la suite. « Quand je suis rentré, la résolution avait déjà été passée. »

Or, la transaction a été décidée par Guillaume Carle lui-même... en l’absence des administrateurs de la Société, si l’on en croit le procès-verbal d’une assemblée générale extraordinaire tenue le 16 septembre 2016 au domicile du grand chef, à Gatineau.

Outre Guillaume Carle, trois personnes ont participé à cette assemblée, toutes liées à la CPAC.

C'est ainsi qu’en leur absence, André Messier et Daniel Poulin ont été suspendus de leurs fonctions ; Guillaume Carle a pris la tête de la Société ; les signatures des comptes bancaires ont été modifiées en faveur de M. Carle ; et le Domaine des Quatre Saisons a été transféré « au soin de la CPAC ».

Projets fictifs, investisseurs floués

La Confédération des peuples autochtones du Canada (CPAC) a berné ses propres membres en les persuadant d’investir dans une série de projets fictifs ou voués à l’échec.

Notre enquête révèle que le grand chef de la CPAC, Guillaume Carle, a vendu des parts dans une raffinerie pétrolière qui n’existait pas ainsi que dans une pourvoirie dont il n’était pas propriétaire.

L’Autorité des marchés financiers (AMF) enquête sur le stratagème utilisé depuis plus de 10 ans par Guillaume Carle, qui n’est pas inscrit auprès de l’organisme à titre de courtier en valeurs mobilières, s’exposant ainsi à des sanctions pénales.

Des sources indiquent que l’AMF a ouvert une enquête en septembre 2017 après avoir reçu une plainte d’investisseurs floués. L’AMF n’est pas en mesure de confirmer ces informations, pour des raisons de confidentialité.

Puits de pétrole fictif

En 2006, la CPAC a vendu des parts dans un projet pétrolier fictif en Gaspésie. « M. Carle disait qu’une tour de forage serait démantelée aux États-Unis pour être montée à Matane », dit Ginette Racette, alors cheffe de la communauté autochtone Bedeque de Gaspésie. « Il disait qu’on allait en retirer des redevances. »

Une dizaine de membres de la communauté ont acheté des parts à 120 $ chacune, raconte Mme Racette, qui en a elle-même acheté une avant d’être prise de doutes.

« J’ai pris rendez-vous avec la mairesse de Matane. Elle a manqué tomber en bas de sa chaise. Elle m’a dit : “Vous êtes en train de me dire qu’il y aura une tour de forage de pétrole à Matane et je ne suis pas au courant ?” C’était absolument faux. »

— Ginette Racette, ex cheffe de la communauté autochtone Bedeque

L’ex-mairesse de Matane Linda Cormier a confirmé la tenue de cette rencontre.

Mme Racette dit avoir intercepté les chèques de ses membres avant qu’ils ne soient encaissés. Elle a écrit une lettre de démission à la CPAC, dont elle était secrétaire-trésorière. « Il n’y avait pas moyen de voir les livres, dit-elle. Je suis revenue dans ma communauté, on a fait une réunion d’urgence et on a décidé de se retirer » de la CPAC.

Guillaume Carle soutient n’avoir jamais entendu parler d’un projet pétrolier à Matane. « Je suis bouche bée, parce que je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez », a-t-il répondu lorsque La Presse l’a interrogé à ce sujet. « Comment voulez-vous que je vende des parts, je n’ai rien. »

Rock Paradis, chef de la communauté Sa’gewey de Gaspésie, se souvient quant à lui du projet pétrolier de Matane. Plusieurs membres de sa communauté – toujours affiliée à la CPAC – avaient acheté des parts, qui ne sont pas perdues, assure-t-il. « M. Carle a transféré les parts que le monde a achetées au Domaine Quatre Saisons », le plus récent projet de la CPAC, à Saint-Alexandre-de-Kamouraska.

Norbert Tricaud, l’avocat français de la CPAC, se souvient également des ambitions pétrolières de l’organisme. À l’époque, Guillaume Carle négociait avec Huu Duc Dinh, PDG américano-vietnamien d’Ati Petroleum. Ce dernier se prétendait « expert dans le domaine minier et pétrolier » et « s’intéressait notamment à la région de Matane », a raconté Me Tricaud joint à Paris.

« À ma connaissance, ce n’est pas allé plus loin », ajoute l’avocat, qui se méfiait de Huu Duc Dinh. « Pour moi, il n’était pas un interlocuteur fiable et compétent. […] Malheureusement, l’histoire m’a donné raison. »

En effet, Ati Petroleum n’était vraisemblablement qu’une coquille vide, créée pour escroquer les gens. « Plusieurs milliers de petits porteurs, en France et à l’étranger, auraient acquis des promesses d’action complètement fictive de cette société cotée à la Bourse de Paris depuis le mois de juillet », a rapporté Le Parisien en novembre 2007.

Huu Duc Dinh est mort peu de temps après. « Il est mort parce qu’il a menti » après avoir fumé le calumet sacré, avance Guillaume Carle, qui admet avoir signé « une entente de développement » avec l’homme d’affaires pour l’exploitation de « six ou sept puits d’huile dans l’océan ».

« C’était de la frime »

À la même époque, Guillaume Carle a vendu des parts du Pontiac Lodge, un pavillon de chasse et pêche en Outaouais. Or, la CPAC n’était propriétaire ni de la pourvoirie ni des terres publiques sur lesquelles elle est située, au cœur de la zone d’exploitation contrôlée (ZEC) Saint-Patrice.

Yvonne Simon, ex-membre d’une communauté de l’Outaouais, a acheté deux parts à 120 $ chacune. Guillaume Carle « disait que c’était à nous, que ça nous appartenait, se rappelle-t-elle. Un jour, en réunion, je lui ai demandé où ça s’en allait, le Pontiac Lodge. Il m’a revirée ; je n’avais pas d’affaire à lui demander cela ».

Ancien conseiller de la CPAC, le Gatinois Jean Djoufo a accompagné Guillaume Carle au Lac-Saint-Jean pour y vendre des parts du Pontiac Lodge. « Je suis allé vanter les mérites de l’opération avant de savoir que c’était de la frime. » Présumant que le plan d’affaires était en règle, il a fait miroiter aux membres d’importants dividendes. « J’y croyais, moi aussi. »

Après tout, Jean Djoufo avait vu défiler des investisseurs étrangers, dont Huu Duc Dinh, au Pontiac Lodge. Guillaume Carle les y avait invités pour négocier la vente de bois, de pétrole et de métaux précieux, se rappelle Jean Djoufo. « C’était de la frime, bien sûr. »

Huu Duc Dinh était particulièrement intéressé à la forêt de la ZEC Saint-Patrice, croyant pouvoir y récolter le bois en collaboration avec la CPAC. Selon Jean Djoufo, Guillaume Carle prétendait que « toutes les terres canadiennes appartenaient aux autochtones ».

« Tactique de gangsters »

Le propriétaire du Pontiac Lodge, Edward Sullivan, explique que Guillaume Carle lui a offert d’acheter son pavillon avant de tomber à court d’argent. « Il devait acheter l’entreprise en deux ans. Il a versé une mise de fonds de 40 000 $, il est resté ici trois mois et quand il a manqué d’argent, il est parti, raconte-t-il. Nous l’avons chassé. »

Guillaume Carle affirme qu’il a plutôt été forcé de faire une croix sur le projet en 2008, après que le tribunal lui a interdit de se rendre dans les environs du Pontiac Lodge. Il était alors accusé d’avoir menacé un villégiateur de brûler et de raser son chalet à l’aide d’un bulldozer.

« La juge a dit : “Tant que ce n’est pas réglé, j’interdis à Guillaume Carle de retourner là”, ça fait que le projet a planté. Cela a pris trois ans à régler l’affaire, il me restait 12 mois pour payer la facture totale, ça fait qu’on a perdu tout notre argent », dit le grand chef.

Guillaume Carle a été acquitté des accusations de menaces qui pesaient sur lui dans cette affaire.

Le propriétaire du chalet, Joe Erlichman, affirmait avoir reçu l’appel d’un homme qui se présentait comme le grand chef des autochtones du Canada, en mai 2008. Guillaume Carle lui aurait réclamé un droit de passage de 120 $, parce que son chalet était situé en terre autochtone. Il l’aurait menacé de lui envoyer « 30 Warriors » pour tout brûler.

« Je lui ai répondu : “Tu peux les envoyer, mais je ne paierai pas”, se rappelle M. Erlichman, professeur de biologie et de neurosciences à l’Université St. Lawrence, dans l’État de New York. Intimider les gens pour obtenir de l’argent, c’est une tactique de gangsters de la vieille école. Je n’achète pas ça. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.