HUGO LÉGER

Les chronophages attaquent

Le temps, c’est comme de l’eau. Il fuit.

Il coule, coule et coule encore sans qu’on s’en préoccupe. Normal, il ne coûte rien. On croit la ressource inépuisable. D’une telle abondance qu’on en oublie sa valeur.

Résultat, on le gaspille. On se permet d’arroser le parking de l’entrée de notre existence. On le dilapide en activités chronophages (du grec « chronos » [temps] et « phage » [manger], trop longues par rapport à ce qu’elles rapportent. On perd son temps à des choses qui ne méritent pas autant d’attention. Appelons cela les calories vides de notre vie, et elles ne manquent pas.

Commençons par les réunions de travail. Ma médaille de bronze. Les fameux meetings. Où personne, souvent, ne sait ce qu’il est venu faire dans cette galère. Qui s’étirent par excès de démocratie, jusqu’à ne plus finir de se terminer. J’ai assisté à des réunions kafkaïennes à décider à 15 de questions qui auraient pu être liquidées par une seule personne dans la seconde.

Je pense souvent que la réunion a été inventée pour couvrir les inaptitudes individuelles. Une planque pour incompétents. Comme si en meute, les gens perdaient la capacité de réfléchir individuellement. Je ne suis pas contre la réunion. Je ne prône pas le despotisme. Je suis contre LES réunions. Les réunions à tout prix.

Une correction au Power Point ? Réunion ! La description de tâche du stagiaire ? Réunion ! Moka-java ou colombien pour la cafetière ? Réunion. La prochaine réunion ? Réunion !

Médaille d’argent, maintenant : l’automobile, tadam ! J’habite la Rive-Sud, je suis bien placé pour la décerner. Rentrer en ville, s’y frayer un chemin, s’y garer, quelle perte de temps phé-no-mé-na-le ! La voiture est une prison où l’on est condamné à écouter des débats radiophoniques souvent stériles qui rentrent par une oreille et sortent par je ne dirai pas où.

Bon, vous avez raison : entre deux cônes orange, on peut se gaver de bonne musique, expédier quelques appels. Penser, même. Plusieurs prétendent même qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour méditer que derrière un volant, à part peut-être le lac de Côme. Sur la grande route, sans doute, mais coin Peel et Sainte-Cath, moins certain…

Il n’y a rien d’autre à faire dans un bouchon que d’attendre d’éclater. Bon entraînement, pensent les optimistes. On attend tout le temps de toute façon. Qu’il se passe quelque chose. Le souper. D’accoucher. D’aller se coucher. De s’endormir. De partir au travail, en vacances. Que la mort vienne.

Tous les écrans, maintenant. Médaille d’or, record du monde, facile ! Chronophages au centuple. L’écran nous avale. Il suce notre attention. Les Québécois regardent en moyenne plus de 30 h de télé par semaine. On ne parle plus ici de consommation, mais d’envoûtement. Marie Lamontagne, sors de ce corps !

Et l’on sait tous que l’on peut s’enfoncer dans les réseaux sociaux comme dans le Jell-O. Oui, Facebook est le sable mouvant des loisirs dont on réussit à s’extirper de peine et de misère, groggy et exsangue. 

Le voyeurisme est une bête insatiable. Une heure, ça passe, trois heures, ça casse. Dans ce temps-là, essayez de vous rappeler ce que vous faisiez avant les réseaux : peut-être étiez-vous aussi désemparé, mais vous passiez moins de temps à essayer de l’oublier.

À trop vivre la vie des autres, on finit par négliger la sienne. Get a life, disent les anglos. Je sais pas moi, retrouvez le plaisir de parler avec votre conjointe. Faites de l’exercice. Marchez. Appelez un ami dont vous n’avez pas de nouvelles depuis longtemps. Faites des activités qui comptent pour vous. Perdez votre temps peut-être, mais à des activités qui vous nourrissent.

Il y en a qui construisent des tours Eiffel en bâtons de popsicles et qui finissent dans un film où l’on rit d’eux. Il y a ceux qui reconstituent les grandes batailles de Napoléon ou classent leurs vis. Au moins, ces illuminés renouent avec leur intimité.

Au fond, qu’est-ce qui est sans intérêt ? Ce qui l’est pour vous ne l’est peut-être pas pour moi. Vous aimez les vidéos de chats ? Vous avez beau. En fait, ce ne sont pas les chats, le problème. C’est le trop-plein de temps que vous passez à les admirer. Condense ton amour, mon chéri.

Cela dit, qui a décidé qu’il fallait toujours faire quelque chose de constructif ? Le concept d’activité chronophage a été imaginé par des gens pressés. À gros agendas. Des boss qui voulaient nous voir performer.

Et si perdre son temps était un signe de sagesse plutôt qu’une tare sociale ?

Marcel Proust a fait son fonds de commerce du temps qui passe. Le roi des glandeurs s’est pâmé devant une madeleine et en a tiré un chef-d’œuvre. Dans un monde hyperactif, où tout est compté et mesuré, surtout la performance, n’est-ce pas libérateur et gentiment subversif que de perdre son temps ?

Ne rien faire, c’est encore faire quelque chose, non. C’est une posture mentale, à tout le moins. Du moment que ça vous apporte quelque chose, à vous ou aux autres. Allez, ennuyons-nous. Fondons des clubs du désœuvrement. Élisons le PDG de la platitude.

Même la lecture de ce billet aura été chronophage pour plusieurs.

On n’en sort pas. À chacun de décider de son emploi du temps.

Mais l’important, c’est de le prendre. Il nous appartient.

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