LES LIGNES HORIZONTALES

Tutoyer Félix

Pieds nus dans l’aube

Félix Leclerc

Fides, 240 pages

Le premier roman de Félix Leclerc se résume très bien avec le premier paragraphe de sa deuxième partie : « Si on avait offert à Fidor et à moi de passer toute l’existence au bord de la vallée, avec notre taille et notre vocabulaire d’enfant de douze ans, dans l’ignorance des villes, des lois, des thèses et des pays lointains, nous aurions accepté. »

L’enfance dont il est question ici, c’est celle de Félix Leclerc à La Tuque, ville natale du poète. Ça se lit à la campagne, si vous voulez mon avis. Je m’imagine mal lire Félix à une terrasse surpeuplée de la rue Saint-Denis autour d’un 12 mai où les gens se ruent vers les rayons de soleil comme les ratons vers mon compost (longue histoire).

Donc, il me semble que Félix se lit près d’un ruisseau ou dans un petit chalet tout croche mais charismatique. Un tout-crochisme naturel. Ironiquement, on dirait que moins un chalet est « Jean Airoldi », plus il a de style…

Je me permets de l’appeler Félix, mais tout le monde l’appelle Félix. Fait plutôt rare. Si on dit « Leclerc chantait… », le lien avec Félix Leclerc n’est pas automatique. Si on dit « Félix », tout le monde sait de qui on parle. Et on dirait que de se référer à lui que par son prénom nous en rapproche. Une forme de tutoiement.

Il est difficile de ne pas entendre la voix de Félix quand on le lit. Surtout lorsqu’il est question de descriptions comme : « Un grand silence planait sur nous. Un silence ami, blanc comme des ailes d’ange gardien. On aurait dit que la ville était inhabitée, ou que la population, en attendant l’heure du souper, lisait un livre, un livre immense, facile, plein de charme, illustré de peintures montrant les hommes heureux. Les arbres de la rue faisaient de grandes inclinaisons comme s’ils eussent voulu nous asperger de paix. Le drapeau tricolore nous saluait. Les toits regardaient le ciel. »

Lisez ce passage trois fois avec la voix de Félix dans votre tête et faites-moi croire que vous n’êtes pas pris d’une soudaine envie d’être une meilleure personne, de faire cuire une tarte ou d’arrêter dans une pépinière, mais juste pour dire salut à tout le monde.

Le jeune compagnon d’enfance de Félix se prénomme Fidor. Et Fidor, ça nous situe dans le temps. De nos jours, sur les réseaux sociaux, le Fidor est une denrée rare.

— Hé, je m’en vais dans un rave illégal à Saint-Eustache.

— Avec qui ?

— Fidor.

Non.

Leur premier repas chez les riches Anglais, affrontement avec une bande adverse, chasse, pêche, et toutes les joies d’une enfance rurale sont racontés dans une langue qu’on boit comme du vin quand on n’essaie pas de montrer qu’on sait ce qu’il y a dedans et qu’on fait juste le boire.

Tout ça nous ramène à notre propre enfance et à nos souvenirs d’été.

Le 8 août 1988, j’étais au beau milieu d’une forêt, en camping avec le Camp Soleil. Un moniteur était retourné en ville nous chercher des provisions, et à son retour, il nous a appris la mort de Félix. Le moniteur s’appelait Musique à bouche et jouait de la guitare, vous comprendrez donc que dans son annonce flottait un air de fin du monde. Il n’a pas dit « Félix Leclerc vient de nous quitter », mais bien « Félix vient de nous quitter ». Je me souviens très clairement de ce moment 26 ans d’âge.

J’avais 10 ans, je savais qui était Félix grâce aux vinyles de mes parents, mais ne connaissais rien de son œuvre. Puis, j’ai graduellement découvert ses chansons et sa poésie, mais c’est dans sa littérature que les tableaux qu’il décrit m’ont semblé les plus clairs, les plus vrais. Peut-être grâce au format plus souple de l’écriture romanesque. La réalité est-elle parfois modifiée au profit d’une rime ?

Ce soir, j’animerai pour la neuvième année consécutive la soirée qui remet les prix Félix aux artistes de la chanson québécoise. Je vais faire comme d’habitude, ni plus ni moins, mais cette année, je suis heureux d’avoir l’impression de mieux connaître le « trophée »…

Et disons-le, on est quand même chanceux que Félix se soit appelé Félix.

Il y aurait un petit quelque chose de moins scintillant dans :

« Et le Fidor est remis à… »

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