Chronique

Je déménage à Hampstead

Je suis né en 1972, à une époque où les présentateurs télé fumaient pendant leurs émissions, tout comme les politiciens qui faisaient des conférences de presse. Le coach de hockey fumait dans le vestiaire de ses ti-culs Atome. Ça fumait dans les arénas. Ado, j’ai préféré marcher pour aller à l’école secondaire parce qu’il était permis de fumer dans les autobus de la Société de transports de Laval nolisés pour le transport scolaire.

Enfant, je ne fumais pas en cachette. Je cassais, en cachette, toutes les cigarettes du paquet de ma mère. La cigarette m’a toujours écœuré.

Je dois être le seul Canadien de plus de 40 ans à n’avoir jamais même essayé de prendre une « poffe » de cigarette. J’ai cette folle idée que si ça sent le derrière d’éléphant quand la fumée flotte dans l’air, ça doit être encore pire dans la bouche. Fou de même.

Remarquez, j’ai une grande compassion pour les fumeurs qui essaient d’arrêter. Je sais que c’est un exploit extrêmement difficile. Je sais qu’on dit que c’est à peu près aussi difficile que de cesser de prendre des drogues dures comme l’héroïne. On a su au fil des procès contre les cigarettiers que leurs chimistes étaient des génies pour trouver les ingrédients qui rendent les fumeurs accros.

On repassera pour la liberté de fumer : c’est un esclavage chimiquement programmé.

Vous aurez deviné que j’applaudis des mains et des pieds la décision de la petite enclave montréalaise de Hampstead d’interdire la cigarette dans tous les lieux publics de son territoire. Grosso modo, les fumeurs devront fumer dans leurs maisons.

Ça va chialer, du bord des fumeurs. Mais les fumeurs – et ceux qui font de l’argent avec les fumeurs – ont toujours chialé, ils ont toujours hurlé quand les pouvoirs publics avaient brimé la liberté de fumer partout, tout le temps.

Ces gens ont chialé quand le gouvernement a voulu interdire aux pharmacies le droit de vendre des cigarettes, ils ont chialé quand on a interdit le tabac dans les immeubles fédéraux, ils ont chialé quand le tabac a été interdit dans les bâtiments publics, ils ont chialé quand le droit de fumer a été aboli chez les employeurs du privé comptant de plus de 50 employés… Puis dans tous les lieux de travail.

Vous rappelez-vous l’époque où on pouvait fumer au restaurant ? Oui, il y avait des sections dites « non-fumeurs » où on ne pouvait pas fumer, mais la seule façon de ne pas sentir la cigarette de la section fumeurs était de se boucher le nez. Dans le meilleur des cas, les sections non-fumeurs étaient dans des coins reculés du resto. Dans bien des cas, elle commençait à la table à côté.

Même absurdité dans l’aviation. En 1998, sur Japan Airlines, les fumeurs avaient le droit de fumer. Mais « heureusement », pas n’importe où ! Juste à l’arrière de l’avion !

Je me souviens quand le gouvernement du Québec a décidé d’arriver dans la modernité et d’interdire la cigarette dans les bars et dans les restaurants. Là, le lobby de la restauration a fait une crise du bacon digne d’un enfant de 3 ans à qui on refuse son jouet au Toys “R” Us : eh, là, là, le gouvernement allait faire fermer la moitié des bars et des restaurants du Québec, si on croyait la propagande !

Il y a encore des bars au Québec. Il y a encore des restaurants. Ce qui a disparu, c’est l’odeur de fumée de cigarette de tes cheveux, de ton pantalon, de ton col roulé, de ton manteau d’hiver, le lendemain d’une soirée dans un bar ou d’un restaurant.

On a dénoncé la lutte contre le tabagisme comme une sorte d’obsession de la pureté hygiénique. Pas moi. J’ai toujours vu cette lutte comme un formidable succès de santé publique, un peu partout en Occident : les taux de tabagisme ont baissé à peu près partout. Moins de fumeurs, c’est moins de malades liés au tabac, directs et indirects ; moins de vies fauchées et moins de coûts sociaux liés au traitement de ces maladies.

Il était aussi intelligent et vital de lutter contre le tabac que de lutter contre les taux de mortalité routière en serrant la vis aux comportements routiers dangereux.

Plus on rend difficile l’accès immédiat au tabac, plus on met d’entraves entre le citoyen et sa cigarette (mets ton manteau, prends l’ascenseur, sors de l’immeuble, allume ta clope, fume, reviens dans l’immeuble, prends l’ascenseur, débarque au huitième, enlève ton manteau : ce petit manège te pousse à fumer moins souvent dans une journée que si tu peux t’en allumer une quand tu veux devant ton ordi ou au fumoir à 20 mètres de ton bureau…), moins les gens fument.

D’autres territoires dans le monde interdisent la cigarette dans les endroits publics. Des grandes villes comme New York et Chicago interdisent la cigarette dans les parcs. Des plages sont interdites aux fumeurs. Il n’y a rien de révolutionnaire là-dedans. Regardez, à la faveur des bancs de neige qui vont fondre prochainement, le nombre de « botches » de cigarettes qui vont joncher les trottoirs de la ville…

Les fumeurs chialent contre la Ville de Hampstead qui refoule les fumeurs chez eux, mais ils chialent toujours, ils ont chialé chaque fois que leur « liberté » de fumer avait fait l’objet d’entraves, même timides. Ce qui est surprenant, ce n’est pas que Hampstead refoule les fumeurs dans leurs résidences, non, ce qui est surprenant, c’est que ce ne soit pas la règle, partout.

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