Opinion Boucar Diouf

18 ou 21 ans, on s’en bat les… ?

Mon ami Étienne Hébert Chatelain, professeur de biologie à l’Université de Moncton qui s’intéresse scientifiquement au cannabis, m’a raconté à juste raison que la prohibition a malheureusement retardé grandement le développement de la recherche autour des cannabinoïdes. Un problème bien observable dans le décalage entre cette grande effervescence autour du pot et la maigre littérature scientifique disponible sur le sujet. 

En 2014, une publication britannique, qui a été relayée massivement par la presse à sensation, a établi une corrélation négative entre la consommation de cannabis et la qualité du sperme chez les jeunes âgés de 18 à 30 ans. Là, je vous entends déjà penser à haute voix qu’avec les deux activités que ça implique, les cobayes de cette expérience ont dû avoir beaucoup de plaisir en acceptant de se geler ben raide pour la science. Détrompez-vous ! L’étude, qui couvrait bien plus large que les effets du pot, a été menée sur 2000 hommes ayant consulté pour des problèmes de fertilité dans 14 cliniques du Royaume-Uni. Le chercheur Allan Pacey, de l’Université de Sheffield, qui avait piloté ce travail, raconte que le cannabis rendrait les spermatozoïdes moins mobiles en altérant leur morphologie.

Vous avez bien compris, la consommation abusive de pot rendrait les spermatozoïdes aussi patauds que leurs propriétaires. Autrement dit, les soldats testiculaires des grands consommateurs ne semblent pas être à l’abri d’une variante cellulaire du syndrome amotivationnel bien connu des spécialistes de la dépendance au THC. On parle ici de cette propension à échafauder de grands projets une fois en vol plané et à se consacrer plus souvent à préparer le prochain pétard une fois revenu sur Terre.

Comme âme physiologiquement sensible, il m’arrive d’avoir de la compassion pour de tels soldats qui seraient ralentis par le pot.

Déjà pour des spermatozoïdes normaux, l’arrivée dans le vagin acide est une sorte de débarquement de Normandie, un endroit où il ne faut surtout pas traîner. Je n’ose donc même pas imaginer la violence de la marinade qui guette de gros paresseux à flagelle débarquant au même endroit. Permettez-moi ici d’ironiser un peu plus physiologiquement sur les dangers d’une telle procrastination spermatique.

Si le spermatozoïde pouvait parler, il dirait certainement à l’humanité : « Vous savez, la vie d’un spermatozoïde n’est pas de tout repos. Quelques minutes après notre sortie, environ 90 % des combattants agonisent, brûlés par l’acidité du vagin. Vous avez beau vouloir faire l’amour et pas la guerre, jamais vous ne pourrez éviter ce génocide cellulaire. Pour celui d’entre nous qui espère porter le maillot jaune, pédaler rapidement et franchir le col de l’utérus devient la seule option. En fait, le seul instant de bonheur dans la vie d’un spermatozoïde, c’est quand il attend en rang serré avec ces copains dans les canaux déférents que votre pistolet tire son dernier coup. Alors, les gars, si vous ne voulez pas prolonger les caresses pour plaire à votre partenaire, faites-le au moins pour rallonger les derniers instants de bonheur de vos millions de locataires. Les préliminaires sont aux spermatozoïdes sur le bord du corridor ce que le dernier repas est au condamné dans le couloir de la mort. »

Fort de ces informations, aux grands amateurs de joints, il faut rappeler qu’il est peut-être plus sage de voler moins haut et moins souvent, car il semblerait que la dépendance aux grandes altitudes peut couper les ailes à leurs spermatozoïdes. Heureusement, disent quand même les auteurs de l’étude, ces effets du cannabis sur la qualité des spermatozoïdes sont réversibles. Autrement dit, si vous acceptez d’éteindre, au bout de six mois, vos petits poissons retrouveront leur vitalité et leur instinct de conquérants. Il faut aussi rappeler que bien avant ces effets controversés du cannabis, il y a d’autres facteurs plus importants à montrer du doigt quand vient le temps de parler de problèmes de fertilité, dont les perturbateurs endocriniens incluant les pesticides, solvants, bisphénols, cosmétiques, etc.

Si je délire sur cette publication vieille de quatre années, c’est pour vous parler aussi de cette décision du gouvernement Legault de faire passer l’âge légal de la consommation de cannabis de 18 à 21 ans. Franchement, je ne sais pas quoi penser sur cette initiative.

Par contre, ça me dérange d’entendre les politiciens comparer l’alcool et le cannabis. Pour les jeunes dont on parle ici, fumer un joint ne peut se comparer à boire un six pack.

Un joint, ça se glisse dans une poche et on a juste besoin de cinq minutes pour se geler la face et retourner en classe ou au travail. Je n’ai jamais vu un ami boire un six pack de bière pendant une pause de quelques minutes avant de revenir à son cours. De toute façon, si un étudiant avait l’idée géniale d’ingérer autant de bière avant d’aller en classe, il suffirait au professeur de lui interdire l’accès aux toilettes pendant son cours pour lui faire passer l’envie de recommencer.

Sans vouloir minimiser les effets très néfastes de la consommation abusive d’alcool dans nos sociétés, pour un jeune, se geler avec du pot est beaucoup plus facile à intégrer à une routine quotidienne que se saouler la gueule. C’est une différence qui n’est pas mineure quand vient le temps de comparer cannabis et alcool.

Cela dit, maintenant que le cannabis est légal, au-delà de l’âge de sa consommation, je crois qu’il est désormais plus pertinent de parler de la part des recettes fiscales anticipées de sa commercialisation qui sera investie dans la recherche et la prévention. C’est le meilleur chemin à emprunter si on veut se donner la possibilité de s’ajuster advenant des levées scientifiques de drapeaux rouges.

S’il est vrai qu’il faut aussi garder un œil sur le crime organisé, il faudra également financer des études indépendantes pour contrer la propagande industrielle. L’expérience acquise avec les cigarettiers est encore vivante pour nous rappeler que lorsque l’argent coule à flots, ceux qui en profitent feront tout pour étouffer la critique et faire la promotion d’une banalisation toujours plus grande en finançant des études souvent très partisanes.

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