Chronique

Le Montréal qui a failli exister

Le temps d’une soirée, huit architectes ont présenté des projets qui n’ont pas vu le jour. Ils ont fait voir un Montréal qui a failli être édifié. Ils ont montré un Québec qui est passé à deux doigts d’exister.

C’était au Lion d’or, mardi dernier. Un événement bon enfant, à guichets fermés, organisé par la Maison de l’architecture pour « réparer l’injustice » dont ont été victimes ces projets, abandonnés pour toutes sortes de bonnes et de moins bonnes raisons…

La déception des architectes était palpable, authentique. Celle des 250 personnes dans l’assistance tout autant.

On a pu voir la place publique prévue autour de l’église du Gesù, en 2011. Un superbe jardin à mi-chemin entre la sculpture et l’architecture du paysage qui avait été planifié, dessiné, détaillé… jusqu’à ce que la Ville « tire la plogue » pour d’obscures raisons.

« Tous les plans d’exécution avaient été réalisés ! À 100 % ! Ça fait 15 ans que je l’ai dans la gorge. Merci de m’en libérer ! », a lancé avec un clin d’œil l’architecte Philippe Lupien (Lupien + Matteau architecture) avant de s’éclipser…

C’est un aspect de l’architecture auquel s’attarde rarement le grand public. Ces projets sur lesquels des équipes de professionnels planchent pendant des mois, avant qu’ils disparaissent dans un immense trou noir.

Un sort ingrat que l’on réserve rarement aux projets privés, a noté Thomas Balaban (T B A). Mais parfois aux projets publics, hélas…

Un bon exemple : ce vaste atelier pour véhicules municipaux qui devait voir le jour dans Saint-Michel dans les années 90, avec terrains de jeu intégrés pour les gens du quartier. Un atelier dessiné par Lapointe Magne et associés à la faveur d’un concours d’architecture, primé pour son audace… mais finalement écarté par la Ville. Qui a simplement changé d’idée.

Et au diable le concours, les dessins, les maquettes, l’énergie dépensée… et tout l’argent public investi. Une ville pauvre, vous avez dit ?

Il y avait aussi ce musée tout en sobriété qui devait se construire sur les ruines du palais de l’Intendant, à Québec, non loin de l’Hôtel-Dieu. L’équivalent de Pointe-à-Callière pour la capitale, avec mise en valeur du siège du premier gouvernement de la colonie.

Le trou a été creusé, les fondations du projet présenté par Érick Rivard (Groupe A/Annexe U) ont même été coulées… et tout s’est arrêté. Brusquement.

Malgré les 4 millions dépensés, malgré l’importance du projet poussé par l’ancienne mairesse Boucher en vue du 400e, le maire Labeaume a enterré le projet. Littéralement. Sous des tonnes de sable.

Dur, dur, le métier d’architecte. Un métier où « bien de l’énergie créatrice ne se matérialise pas », a dit Pierre Thibault (Atelier Pierre Thibault). Un métier qui exige du doigté… et de la magnanimité.

Il y a ces concours auxquels les concepteurs participent sans toujours gagner, évidemment. Il y a ces clients qui changent d’idée ou de priorité. Il y a ces projets qui ne lèvent pas ou ne se vendent pas. Il y a ces décisions qui sont prises ou pas, sans qu’on sache trop pourquoi, comment, par qui…

Hubert Pelletier (Pelletier de Fontenay) a ainsi présenté le Campus 54, un audacieux projet de bureaux et de commerces, tout en octogones, sur lequel sa firme a beaucoup travaillé en 2010… pour ensuite apprendre que Mont-Royal donnait son feu vert à la construction d’un centre d’achats sur le même site. Un certain Quinze40.

Il y a tout ça, donc, mais il y a encore plus frustrant, si l’on se fie aux propos entendus au Lion d’Or : la commande publique. Avec sa lourdeur, sa paperasse, ses petites cases, ses règles tatillonnes et, surtout, ses décisions… aléatoires.

Comme si la politique avait ses raisons que la raison ne connaît pas toujours.

La deuxième édition de la soirée des « Perdants magnifiques » aura donc été l’occasion de prendre le pas sur ces aléas et frustrations. Un vaste exercice d’humilité qui aura permis de faire vivre pendant deux (trop) courtes heures des projets voués à disparaître.

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