Chronique

Le beau mirage

Enfin, nous l’avons ! Enfin, on prend connaissance de cette fameuse politique culturelle ! Et enfin, on peut l’analyser sous toutes ses coutures ! Car tout le monde sait que ce genre de document est une matière de catégorie A pour les critiques.

En ce qui me concerne, je trouve que cette politique contient plusieurs choses intéressantes. On découvre des idées songées et solides parmi la cinquantaine de mesures de ce document réalisé après une fastidieuse tournée des 17 régions du Québec et au cours de laquelle on a consulté Dieu, son fils et sa belle-sœur.

Je retiens des principales mesures dévoilées hier, lors d’une conférence de presse très courue, celles qui concernent un meilleur accès à la culture pour les enfants et les adolescents. On assiste au retour en force des sorties culturelles. Je suis heureux de voir que l’on revient à une approche qui favorise la découverte de l’art dès le plus jeune âge.

J’apprécie grandement l’aide accordée à la création et à la diffusion des produits destinés aux plateformes numériques (168 millions). Les créateurs qui se butaient à des portes closes avec leur projet de webtélé pourront maintenant les pousser. 

Bonne nouvelle également que le soutien supplémentaire de 110 millions à la diffusion et, surtout, à la création dont pourront bénéficier jusqu’en 2023 la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).

Il y a aussi la cruciale question du statut de l’artiste que l’on vient bonifier. Les conditions socioéconomiques, les aspects touchant la retraite et le changement d’emploi, ainsi que le dépoussiérage des deux lois du statut de l’artiste font partie de cet important chantier.

De l’argent a aussi été réservé à la rénovation et à la conservation du patrimoine, notamment religieux (60 millions), et à une stratégie gouvernementale en architecture (100 millions). Cette mesure a d’ailleurs été applaudie hier par les divers représentants du milieu culturel. On veut avec cela stimuler l’excellence, la créativité et l’innovation en architecture et en design urbain.

En tout, c’est 600 millions de dollars supplémentaires que le gouvernement libéral promet d’investir dans la culture au cours des cinq prochaines années. Philippe Couillard, présent à la conférence de presse, a parlé de geste « historique ».

Cette politique, présentée par la ministre de la Culture et des Communications, Marie Montpetit (mais lancée par ses prédécesseurs Hélène David et Luc Fortin), est une suite logique à la politique mise sur pied en 1992 par Liza Frulla (présente à la conférence de presse d’hier). 

Celle qui se qualifie à la blague de « grand-mère » de la politique culturelle québécoise était d’ailleurs très émue de voir son travail passer à une nouvelle étape.

Si la politique de Liza Frulla gravitait autour de l’identité québécoise, de la création et de la diffusion, celle de Marie Montpetit s’attarde surtout au numérique et à un meilleur accès à la culture pour tous (le titre du document est d’ailleurs Partout, la culture). Pour atteindre cet objectif, on n’hésite pas à cibler certains groupes comme les enfants, les membres des Premières Nations, les personnes handicapées, les personnes âgées et les personnes immigrantes. En ce sens, cette politique qui semble parfois appuyer trop fort sur le bouton de la rectitude politique est tout à fait de son temps.

Cette politique possède tous les attributs pour nous séduire. Sur papier, tout semble réfléchi, inspirant et équilibré. Il faudra maintenant voir comment on appliquera le plan d’action qui l’accompagne. Comment les sociétés d’État et les diverses institutions culturelles vont-elles s’emparer des objectifs ? Comment vont-elles gérer et répartir les sommes d’argent promises ? Ça, c’est une autre paire de manches.

Une annonce à saveur électoraliste ?

Évidemment, une question est sur toutes les lèvres depuis la présentation de cette politique, qui a eu lieu à Montréal, à l’Espace Danse de l’édifice Wilder : sommes-nous en face d’une annonce à saveur électoraliste ? On est porté à croire que c’est le cas. Même si Philippe Couillard a affirmé que Marie Montpetit avait fait preuve de sagesse en attendant la présentation du dernier budget avant de dévoiler sa politique culturelle, il subsiste un doute quant au calendrier du Parti libéral.

D’abord et avant tout, je me demande quel sera le sort de cette politique advenant l’élection d’un autre parti. Voudra-t-il de cette politique qui ne porte pas son sceau ? Voudra-t-il mettre les choses à sa main ? Bien évidemment.

La précédente politique culturelle, celle de Liza Frulla, avait été présentée en juin 1992. Le gouvernement de l’époque, dirigé par Robert Bourassa, avait eu deux ans pour bien l’ancrer avant l’arrivée du Parti québécois, en 1994. 

Le gouvernement de Jacques Parizeau avait dû composer en partie avec les bases de cette vision. L’avenir de la nouvelle politique n’a pas la même garantie.

Cette annonce survient au moment où les travaux de l’Assemblée prennent fin et où les différents partis s’apprêtent à faire monter d’un cran leur visibilité en courant les BBQ. Même si cette politique mériterait d’être placée dès maintenant entre les mains des instances responsables, je crois qu’elle va devoir s’installer sur une chaise longue pour le reste de l’été. Et après ? Après, on plongera dans la campagne électorale.

Pour le moment, cette politique est un beau mirage. Ou une promesse, si vous préférez. On a toutefois très hâte qu’elle soit une réalité.

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