PROCÈS De Harvey Weinstein

Le procès du producteur américain déchu a débuté lundi à New York. Nos chroniqueuses Rima Elkouri et Marie-Claude Lortie posent leur regard sur ce moment charnière du mouvement #metoo.

CHRONIQUE

Accuser l’accusatrice

« J’apprécie tout ce que tu fais pour moi. »

« Salut, mon cher, je pense à toi. »

« Tu me manques, mon grand. »

Au cours du procès de Harvey Weinstein, qui s’ouvrait à New York cette semaine, des messages de ce genre envoyés au producteur déchu par ses accusatrices seront utilisés pour discréditer leur parole.

À l’ère de #metoo, le procédé est bien connu : accuser l’accusatrice. Faire son procès. Miner sa crédibilité. Montrer qu’elle l’a voulu, qu’elle l’a cherché. Pour finalement en conclure que la vraie victime, c’est l’accusé.

Dans une entrevue diffusée par le réseau ABC à la veille du procès, l’avocate de Harvey Weinstein, Donna Rotunno, ne cachait pas son intention d’utiliser cette stratégie pour convaincre les jurés de l’innocence de son client. Des messages amicaux ou « romantiques » envoyés à Weinstein par ses accusatrices pourraient amener une « personne raisonnable » à croire que les allégations sont non fondées, disait-elle. Car si la conduite de Weinstein avait été aussi épouvantable que le décrivent les plaignantes, pourquoi, après les gestes qu’elles lui reprochent, lui avoir envoyé de doux messages ?

En entrevue avec le magazine Vanity Fair, l’avocate allait encore plus loin dans sa tentative de réécrire du tout au tout le scénario récurrent décrit par quelque 80 femmes qui ont accusé le producteur hollywoodien de harcèlement ou d’agression sexuelle. Ce n’est pas l’histoire d’un homme puissant qui pouvait avoir tout ce qu’il voulait et employait tous les moyens pour y arriver, croit-elle. C’est le scénario inverse. « Je regarde Harvey Weinstein et je dis : Harvey Weinstein était le gars qui détenait les clés du château dans lequel tout le monde voulait entrer. Et ce que les gens faisaient, c’est qu’ils l’utilisaient, et l’utilisaient, et l’utilisaient, et l’utilisaient. »

En d’autres mots, selon l’avocate, celles qui se disent victimes du producteur prédateur sont finalement elles-mêmes des prédatrices. Et la vraie victime, c’est Harvey Weinstein !

En France, l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, qui fait l’objet d’une vive polémique et d’une enquête judiciaire depuis qu’une de ses victimes, Vanessa Springora, a publié sa version des faits dans un récit littéraire (Le consentement, Grasset), a utilisé la même stratégie de victimisation. « Elle trace de moi un portrait dénigreur, hostile, viré au noir, destiné à me nuire, à me détruire ; […] elle tente de faire de moi un pervers, un manipulateur, un prédateur, un salaud », a écrit Matzneff au sujet de Vanessa Springora dans une tribune publiée dans L’Express. Il accuse son accusatrice de le précipiter dans le même « chaudron maudit » où furent jetés ces derniers temps Woody Allen et Roman Polanski. Comme « preuve » de son innocence, il a brandi une lettre d’amour et d’adieu que sa victime lui aurait écrite à 15 ans. Façon de dire : je ne suis pas un prédateur, mais une pauvre victime. Regardez combien cette femme qui aujourd’hui me poignarde m’aimait.

Comme le soulignait Vanessa Springora, tout cela tient bien sûr de la manipulation. « Il a toujours suscité des lettres de jeunes adolescentes pour les avoir comme preuves, plus tard », disait-elle dans Le Parisien.

Croire que de telles lettres ou de tels messages prouvent que Weinstein ou Matzneff n’ont rien à se reprocher et que leurs victimes étaient consentantes, c’est bien mal comprendre les mécanismes de la prédation sexuelle. C’est fermer les yeux sur les abus de pouvoir, les procédés de manipulation qui sous-tendent la prédation et la difficulté de se défaire d’une telle emprise. C’est oublier aussi que le consentement n’est possible que s’il s’agit d’un choix libre et éclairé. S’il est donné dans un contexte d’abus de confiance, d’abus de pouvoir ou de détournement de mineur, le consentement ne tient pas.

Encore aujourd’hui, bien des gens croient à tort qu’une « vraie » victime de viol est nécessairement une femme qui se débat, part en courant après son agression et dénonce immédiatement la chose à la police.

Or, comme les agresseurs sont souvent bien connus de leur victime et comme les victimes vivent souvent dans la honte, la plupart du temps, cela ne se passe pas exactement comme ça. Comme le soulignent des experts qui travaillent auprès de survivantes de violences sexuelles, il n’est ni rare ni anormal que des femmes communiquent avec leur agresseur après avoir vécu une expérience traumatique qu’elles tentent de normaliser. Cela n’est en aucun cas une preuve qu’il ne s’est rien passé.

« Ce que les agresseurs et les personnes qui les protègent ne veulent pas que vous sachiez, c’est qu’il s’agit d’une réaction courante à un rapport de pouvoir très abusif », expliquaient jeudi dans une tribune du magazine Newsweek deux expertes en psychiatrie. Qu’une victime envoie un courriel amical à l’homme qui l’a agressée ne prouve en rien que l’agression n’a jamais eu lieu. C’est le syndrome de Stockholm. Comme un otage qui développe de l’empathie pour ses geôliers afin de survivre, une femme peut entretenir un lien avec son agresseur. « Ce n’est pas une amitié, du mentorat, ou même une relation. Beaucoup de femmes victimes d’agressions sexuelles appellent cela simplement de la survie. »

Il serait bien ironique que leur crédibilité comme accusatrices ne survive pas à ce mécanisme de survie.

CHRONIQUE

Plus important que le Watergate

Débordés par les tragédies du brasier australien et de l’écrasement du vol de la compagnie Ukraine International Airlines, où ont péri 57 Canadiens, les médias québécois n’ont pas pu parler beaucoup cette semaine d’un événement judiciaire aussi historique que crucial : le procès, à New York, du producteur Harvey Weinstein.

Harvey Weinstein, celui que des dizaines de femmes, dont plusieurs actrices connues, accusent d’avoir abusé de son pouvoir hollywoodien pour leur imposer des gestes sexuels sans chercher à obtenir leur consentement, a en effet finalement commencé, lundi, à faire face à la justice.

Après deux ans d’enquête, les procureurs de New York ont retenu les accusations de deux victimes et le processus visant son emprisonnement vient d’être lancé, en commençant par le recrutement du jury.

Et alors que le procès prenait son envol, on a même appris, lundi, que des accusations venaient d’être déposées à Los Angeles, dans deux autres causes, distinctes, contre le procureur aujourd’hui déchu.

Le puissant personnage, celui qui était tant craint, tant vénéré naguère, est finalement obligé d’affronter la loi. Et peu importe ce qui arrivera à New York, il devra refaire le même exercice en Californie.

Qu’il essaie d’avancer à l’aide d’une marchette ou pas, il n’est pas sorti du bois.

***

Ce procès est l’occasion de rappeler que rien ne serait arrivé s’il n’y avait pas eu deux importantes enquêtes journalistiques en parallèle menées surtout en 2016 et 2017, pour exposer les allégations d’accusatrices de Weinstein, aussi nombreuses que crédibles. Du travail de longue haleine, ardu, souvent décourageant, si je me fie au récit qui est fait de l’enquête du New York Times dans She Said – Breaking the Sexual Harassment Story That Helped Ignite a Movement, ouvrage paru en anglais l’automne dernier, rédigé par Jodi Kantor et Megan Twohey du quotidien new-yorkais. Toutes les deux ont gagné un prix Pulitzer pour leur travail, tout comme Ronan Farrow, qui a fait enquête pour le magazine hebdomadaire The New Yorker et qui a aussi publié le récit de son enquête, Catch and Kill, il y a quelques mois.

J’ai lu She Said et je le recommande. Humble, sans pathos, mais jamais ennuyeux, il donne une bonne idée de l’ampleur de la recherche nécessaire pour arriver aux résultats que l’on connaît. Il montre aussi la détermination qu’il faut aux journalistes d’enquête pour avancer contre vents et marées dans un tel dossier, sans jamais savoir si une publication sera possible. Personne n’avait jamais réussi à faire progresser suffisamment l’enquête dans le passé, malgré tout ce qui se savait dans les coulisses sur Weinstein.

Mais finalement, il y a eu publication et c’est le journalisme de ces reporters expérimentés, professionnels, qui a réveillé les policiers et les procureurs pour qu’ils poursuivent des enquêtes commencées ou abandonnées, en ouvrent d’autres et finissent par porter des accusations.

C’est leur travail qui a conduit des dizaines d’autres victimes à parler.

C’est leur travail qui a lancé des dizaines d’autres journalistes sur la piste d’autres agresseurs du même type dans d’autres secteurs, un peu partout dans le monde.

C’est leur travail qui a donné un souffle vital au mouvement #metoo.

C’est leur travail qui a changé les discussions sur toutes sortes d’abus de pouvoir dans les chaumières du monde entier.

Si on mesure l’impact qu’a eu le travail des journalistes dans l’affaire Weinstein, on peut dire qu’il a été plus grand que celui de Bob Woodward et Carl Bernstein avec le Watergate, une des enquêtes journalistiques américaines pourtant les plus célèbres à ce jour.

Certes, Woodward et Bernstein ont mené ensemble des recherches qui ont conduit à la chute d’un président américain. Ce n’est pas rien.

Mais l’affaire du Watergate était d’abord et avant tout une affaire d’éthique politique, d’espionnage dans un secteur particulier, celui de la politique partisane, qui a ensuite dégénéré pour exposer la capacité pour le mensonge du président Richard Nixon.

L’affaire Weinstein, elle, a changé la culture, la dynamique dans les milieux de travail, dans les couples, dans les familles, les organisations, partout, et, de façon générale, a donné aux victimes d’abus de pouvoir en tous genres le sentiment qu’elles pouvaient revendiquer leurs droits.

Tout le monde a été touché.

Kantor, Twohey et Farrow méritent une place au sommet de la hiérarchie des journalistes qui ont changé le monde.

Et She Said et Catch and Kill, qui a aussi été encensé par la critique, méritent une place dans les bibliothèques et la culture populaire aussi importante qu’All the President’s Men (Les hommes du président), le récit de l’enquête du Watergate.

Un film ?

Je l’espère. Produit par des gens respectueux des droits de tous, où joueront des actrices et acteurs pouvant travailler en toute sécurité.

***

Personne ne sait comment se terminera le procès Weinstein.

Est-ce que les avocats de la poursuite réussiront à franchir toutes les embûches qui bloquent si souvent les condamnations en cas d’accusations d’agression sexuelle ?

Est-ce que le verdict sera accepté si Weinstein est acquitté ?

Au Québec, cette semaine, la Cour d’appel a cassé l’autorisation d’une action collective contre Gilbert Rozon demandée par un groupe de femmes qui s’appellent Les Courageuses et accusent l’ancien producteur de tels crimes, qui auraient été commis entre 1982 et 2016. Mais des accusations contre lui demeurent et l’homme d’affaires sera jugé en juin.

Là encore, ce sont des enquêtes journalistiques qui ont mis la table avant que policiers et procureurs mettent en marche les procédures vers le procès.

***

A-t-on besoin de plus pour se rappeler à quel point le travail des médias professionnels est crucial pour exposer les injustices dans un monde où les institutions sont parfois limitées dans leur champ d’action ?

Mais surtout, doit-on encore remercier tous les journalistes, et particulièrement Jodi Kantor, Megan Twohey et Ronan Farrow, pour les changements politiques et sociaux radicaux que leurs reportages ont apportés ? Oui. Mille fois oui.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.