Opinion

En matière d’opinion publique, tout est possible

L’opinion publique, c’est fragile. On peut, sans preuve, faire croire à l’homéopathie, à Gwyneth, à Raël ou au « naturel » du CO2. On peut dire que les « pas pareils » sont vilains, que les hordes d’immigrants sont des rivières qui transportent des maladies et des pépites de terroristes. 

Mardi dernier, Patrick Lagacé parlait de la « bête immonde ». Son point de repère : 1936. Dans les années 30, le fascisme prend du poil de la bête. En 1936, c’est aussi la réélection de Franklin Delano Roosevelt (c’est la décennie Roosevelt, en fait) ; lui, au moins, il proposait un New Deal. En 2018, la Maison-Blanche héberge Donald Trump, le Brésil a choisi Jair Bolsonaro et comme le souligne M. Lagacé, plein d’autres pays sont sous le joug d’un protecteur bienveillant. 

Mais où mènent ces idéologies qui mobilisent par la peur, sèment l’angoisse, provoquent des clivages et compromettent la paix sociale ? La culture de la peur de l’autre, de l’ignorance, du mépris envers la science, du rejet de la différence, ça fait pousser quel fruit ? 

En matière d’opinion publique, la promotion de l’intolérance est un projet plutôt simple à mener. Tellement que Trump n’a pas à expliciter, il n’a qu’à « impliciter ». Il ne dit pas qu’il est raciste, antisémite, homophobe, sexiste, climatosceptique (oups, oui, ça, il l’a dit !). Il n’incite pas ouvertement à monter aux barricades. Son New Deal à lui, c’est de fabriquer le danger pour ensuite s’ériger en protecteur, défenseur du menacé et de l’opprimé par l’autre.

Ensuite, il suffit de laisser agir les « bras armés » sans condamner trop sévèrement, d’avoir un non-verbal complaisant et condescendant, d’user savamment d’une rhétorique fortement émotive même si elle est de faible teneur en contenu vérifiable – qui a le temps de vérifier ? – et logiquement déficiente – qui a le temps de penser ? Et il ne faut surtout pas sous-estimer la puissance du cautionnement moral émanant de la plus haute autorité. Évidemment, il faut aussi s’en prendre aux médias et les déclarer ennemis du peuple. C’est tout… et ça fonctionne pas mal, semble-t-il. 

Il faut dire qu’on se laisse un peu faire. C’est plaisant, réconfortant d’entendre ce que l’on veut entendre, de voir que nos opinions honteuses font écho sans que l’on ait la responsabilité odieuse de les assumer.

C’est plaisant de ne pas se remettre en question, et surtout beaucoup plus simple de balayer sous le tapis nos dissonances cognitives. Les repositionnements intellectuels : trop compliqué, trop fastidieux. L’acceptation de nouvelles idées, ça remue tellement, c’est si inconfortable. 

Compliquée, la remise en question

En matière d’opinion publique, la promotion de l’ouverture est un projet d’une tout autre nature, d’une complexité étourdissante. Accepter l’autre, le comprendre, s’abstenir de juger, vivre sereinement en côtoyant la différence, la tolérer, faire preuve de jugement, ce n’est pas simple. Individuellement, tout ce qui nous confronte à nous-mêmes en forçant une remise en question est compliqué ; imaginez collectivement. 

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« Ils sont pas pareils, ils pensent pas pareil, ce monde-là. Il faut faire attention. J’ai rien contre eux [voilà le dédouanement !], mais… » 

C’est aussi une perception de l’autre plutôt répandue. Elle se veut, cette perception, assez banale, presque normale. Mais il ne faut plus être juste normal ; il faut faire, penser, croire mieux. Quitte à délaisser l’illusoire confort de la normalité, «  […] il faut tout réinventer, il faut se réinventer, il faut se colorier ! », dixit Gabriel Gratton et Alex Nevsky dans la chanson Les coloriés.

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