Analyse

La recette magique de Jean Chrétien

Ottawa — Avant même que « la photo de famille » ne soit prise, demain à Montréal, à l’occasion de la rencontre des premiers ministres, la ministre fédérale de l’Environnement Catherine McKenna y est allée d’une prédiction : il va y avoir de la « chicane », notamment sur la question de la lutte contre les changements climatiques.

« Chaque fois qu’on se voit, les premiers ministres conservateurs veulent se chicaner et dire que ça devrait être gratuit de polluer. Moi, j’aimerais beaucoup plus parler de ce qu’on peut faire ensemble et comment on pourrait être plus ambitieux », a lancé la ministre McKenna dans une entrevue mardi à Radio-Canada, évoquant ainsi la vive opposition de certains premiers ministres à l’imposition d’une taxe fédérale sur le carbone à compter du 1er janvier dans les provinces qui n’ont pas de plan adéquat pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Alors que les Canadiens commencent à s’imprégner de l’esprit du temps des Fêtes, le premier ministre Justin Trudeau a décidé de convoquer ses homologues provinciaux à une rencontre au sommet – la première en 14 mois – dans la métropole afin de faire le point sur les dossiers à saveur économique, notamment la conclusion de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique et l’abolition des barrières au commerce interprovincial.

D’emblée, un constat s’impose. En l’espace de quelques mois seulement, Justin Trudeau a perdu plusieurs alliés naturels sur la scène provinciale.

En Ontario, les libéraux de Kathleen Wynne ont été chassés du pouvoir en juin. Ils ont été remplacés par les progressistes-conservateurs de Doug Ford, viscéralement opposés à la taxe fédérale sur le carbone et prêts à mener toutes les batailles qu’ils voient à l’horizon contre Ottawa.

En octobre, les troupes libérales de Philippe Couillard ont été renvoyées sur les banquettes de l’opposition à l’Assemblée nationale. La Coalition avenir Québec dirigée par François Legault a pris le pouvoir en promettant de réduire le nombre d’immigrants qui s’installent dans la province – un sujet de tension entre les deux capitales. Au Nouveau-Brunswick, le libéral Brian Gallant n’a pu conserver le pouvoir, son gouvernement minoritaire ayant été évincé dès la première occasion par les progressistes-conservateurs de Blaine Higgs, également minoritaires, mais jouissant de l’appui de l’Alliance des gens, un parti hostile au bilinguisme. M. Higgs s’oppose aussi à la taxe fédérale sur le carbone et réclame la relance du projet de pipeline controversé Énergie Est.

La crise énergétique albertaine à l’ordre du jour

La photo de famille de demain risque donc de montrer des premiers ministres aux sourires forcés et désireux de régler leurs comptes avec le gouvernement Trudeau au lieu d’appuyer le plan fédéral de lutte contre les changements climatiques. D’autant que certains n’ont pas le cœur à la fête, à commencer par la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley.

Appuyée par le premier ministre de la Saskatchewan Scott Moe, Mme Notley a demandé à que l’on ajoute à l’ordre du jour la grave crise qui frappe le secteur de l’énergie en Alberta en raison de l’écart important qui existe entre le prix du baril du brut albertain et le brut américain, qui fait perdre 80 millions de dollars par jour à l’économie canadienne.

Mme Notley, qui a ordonné lundi une réduction de la production pétrolière de la province de 325 000 barils par jour à compter de janvier pour réduire cet écart, tient le gouvernement fédéral directement responsable de cette différence de prix à cause de son « incapacité à construire des pipelines » au fil des ans.

L’Alberta souffre sur le plan économique – la province a perdu plus de 100 000 emplois depuis la chute brutale du prix du pétrole – et Mme Notley, qui était une alliée du gouvernement Trudeau au départ, ne voit aucun avantage politique à tempérer ses attaques alors qu’elle doit soumettre son bilan au jugement des électeurs en mai prochain.

Pour sa part, la Colombie-Britannique digère toujours très mal la décision du gouvernement Trudeau d’acheter l’oléoduc Trans Mountain de la société américaine Kinder Morgan pour mener à bien l’agrandissement du pipeline afin d’en tripler la capacité. L’oléoduc existant relie déjà la ville d’Edmonton, en Alberta, à Burnaby, en banlieue de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Les tensions entre Ottawa et les provinces sont telles aujourd’hui qu’elles risquent de donner le ton au débat politique sur la scène nationale tout au long de 2019, année électorale pour les libéraux de Justin Trudeau.

La méthode Chrétien

La configuration politique au pays aujourd’hui n’est pas sans rappeler celle qui prévalait à l’époque où Jean Chrétien était premier ministre du Canada, dans les années 90. D’ailleurs, M. Chrétien n’était pas très chaud à l’idée de convoquer ses homologues provinciaux à de grandes rencontres qui produisaient, selon lui, toujours le même résultat : les provinces unies contre Ottawa pour exiger plus d’argent du gouvernement fédéral.

Fin renard, l’ancien premier ministre avait trouvé une façon originale de réunir ses homologues sans provoquer d’affrontement : il les invitait à participer aux missions économiques d’Équipe Canada qu’il menait dans plusieurs régions clés du globe en compagnie des gens d’affaires au début de la nouvelle année.

Dans son livre racontant ses 10 années au pouvoir, intitulé Passion politique, Jean Chrétien rappelle que non seulement ces missions d’une dizaine de jours permettaient aux entreprises de signer de lucratifs contrats en Chine, en Inde, en Europe ou en Amérique du Sud, mais qu’elles représentaient aussi une occasion en or pour les premiers ministres de tisser des liens plus étroits.

« Équipe Canada a eu également un effet bienfaisant sur la politique intérieure. Sur la scène mondiale, les premiers ministres provinciaux étaient avant tout des Canadiens – même Lucien Bouchard et Bernard Landry – et ils cessaient de se faire des jambettes comme ils le faisaient chez nous. »

— Extrait du livre Passion politique de Jean Chrétien

« Ils en sont aussi venus à reconnaître qu’une entreprise dont le siège social est à Toronto peut aussi avoir des usines au Québec ou en Colombie-Britannique, et il n’était pas rare d’en voir deux ou trois travailler côte à côte dans le même dossier sans se chicaner sur la répartition précise des investissements », poursuit M. Chrétien dans son livre.

« Loin du bureau et du téléphone, les premiers ministres avaient toujours le loisir, à l’aéroport ou à l’hôtel, de venir me voir pour discuter de leurs problèmes, seuls ou en groupe, et nous développions ainsi des rapports chaleureux et détendus. […] Les voyages d’Équipe Canada faisaient également en sorte qu’aucun premier ministre provincial ne pouvait dire qu’il n’avait jamais l’occasion de discuter des enjeux du jour avec le premier ministre du Canada », ajoute-t-il aussi.

Ces missions d’Équipe Canada ont été abandonnées par l’ancien premier ministre libéral Paul Martin, soucieux de se distinguer du règne de Jean Chrétien, en 2004. Alors que son gouvernement multiplie les efforts pour aider les entreprises canadiennes à trouver de nouveaux débouchés ailleurs qu’aux États-Unis, dirigés par un président protectionniste, Justin Trudeau sera-t-il tenté d’utiliser un jour cette recette de Jean Chrétien, qui, selon lui, a eu des bienfaits sur la politique intérieure ? L’issue de la conférence des premiers ministres à Montréal risque d’alimenter la réflexion chez les stratèges libéraux à ce sujet.

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