Chronique

909 jours de tourments, la suite

Il y a quelque temps, je vous ai parlé de la saga cauchemardesque vécue de 2015 à 2018 par un éducateur en service de garde de la Commission scolaire de Montréal, Charles Beauregard. Faussement accusé de sévices sur un enfant par une collègue, il a été accusé de voie de fait au criminel.

Les accusations ont fini par être abandonnées. Et Beauregard a fini par recevoir un semblant de justice au Tribunal administratif du travail du Québec, 909 jours après son arrestation par la police de Montréal.

C'est là, au Tribunal administratif du travail, après sept jours d’audience à écouter les protagonistes de l’affaire – Beauregard, l’accusatrice Marie-Amélie St-Gelais, deux éducateurs présents dans la cour de l’école au moment des « faits » allégués, la directrice et la policière, notamment –, que la juge Isabelle Therrien a conclu que les gestes reprochés à Charles Beauregard ne s’étaient jamais produits et qu’il avait été victime de fausses accusations.

Si vous voulez lire ma chronique du 23 septembre, cliquez ici.

Au cœur de ce dérapage : l’omission par la sergente-détective Lanie Châteauneuf d’interroger deux éducateurs – Origène Gourdeau et Sylvain Mallette – qui étaient présents dans la cour de l’école primaire Notre-Dame-de-Grâce le 15 juin 2015, quand l’éducatrice Marie-Amélie St-Gelais disait avoir vu Beauregard suspendre un élève par les pieds au-dessus de la cour d’école, du haut de l’escalier menant à l’école.

Ces deux éducateurs ont dit au Tribunal administratif du travail ce qu’ils auraient bien voulu dire à la policière Châteauneuf, si celle-ci les avait interrogés : 

— Si ça s’était passé, nous l’aurions vu : nous étions tout près ;

— Si ça s’était passé, nous aurions entendu l’enfant protester, comme l’accusatrice St-Gelais affirme qu’il a protesté ;

— Marie-Amélie St-Gelais a l’habitude de se raconter des histoires et d’y croire ;

— L’éducatrice St-Gelais n’a jamais aimé Charles Beauregard et ne s’en cachait pas.

J’ai demandé au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pourquoi une enquêteuse se priverait d’interroger des témoins comme Gourdeau et Mallette, quand ils étaient sur la scène d’un événement potentiellement criminel.

Réponse d’André Durocher, chef de la division des communications de la police : « On peut toujours interroger plus de personnes. C’est évidemment plus facile à dire après les faits. Aurait-on pu en faire plus dans ce cas-là ? Je n’ai pas d’autre choix que de dire oui. »

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C’est aussi ce que d’autres sources à la police de Montréal m’ont dit : Châteauneuf aurait pu et dû interroger ces deux témoins.

Mais on m’a aussi pisté sur un contexte particulier au Centre opérationnel Ouest, celui de la sergente-détective Châteauneuf au moment de son enquête sur Charles Beauregard, à l’aube de l’été 2015.

Le commandant du « c.o. Ouest » était l’assistant-directeur Patrick Lalonde. Celui-ci était responsable pour tout le SPVM d’une « transformation organisationnelle » qui préconisait notamment un suivi serré du temps que passaient les enquêteurs sur des dossiers, selon le type de crime à résoudre.

Et c’est au Centre opérationnel Ouest que cette « supervision directe des enquêtes » a d’abord été instaurée.

En pratique, cette méthode de gestion prônée par l’assistant-directeur Lalonde était un système de quotas de dossiers à fermer mensuellement.

Je cite un enquêteur du SPVM, qui m’a demandé l’anonymat : « Ils ont tenté d’établir un nombre de dossiers que devrait fermer un enquêteur dans un mois. Ce sont des principes de supervision qui seraient appropriés dans un garage qui installe des pneus, mais pas dans un centre d’enquête. Disons qu’on décrète qu’une enquête pour voie de fait, c’est quatre heures de travail… Sur papier, c’est formidable. Pas dans les faits : dans certains dossiers, tu as six témoins à interroger, deux caméras de surveillance à éplucher, un dossier médical à saisir. Il est très possible que ça te prenne plus que le nombre d’heures attribué par la norme de la supervision directe d’enquête. »

Bref, la « supervision directe des enquêtes » était aux enquêteurs du SPVM ce que le « quota de tickets » était aux patrouilleurs : une façon artificielle de démontrer l’efficacité de la police.

Sans compter que la « supervision directe des enquêtes » mettait tacitement les enquêteurs en compétition entre eux : ceux qui faisaient leurs chiffres étaient félicités, ceux qui ne les faisaient pas se faisaient frotter les oreilles.

Est-ce que la sergente-détective Lanie Châteauneuf a été pressurisée par la « supervision directe des enquêtes », au point de négliger d’interroger deux éducateurs qui auraient pu disculper Charles Beauregard ?

Réponse d’André Durocher, du SPVM : « On ne peut pas dire que l’enquêteuse a omis d’interviewer deux témoins cruciaux à cause de la pression de la supervision directe des enquêtes. Mais on ne peut pas l’exclure non plus. »

Cette réforme des enquêtes a d’ailleurs été abolie par le nouveau directeur du SPVM Martin Prud’homme – lui-même un ancien enquêteur de la Sûreté du Québec – à son arrivée à la police de Montréal.

André Durocher, encore : « L’intention des supervisions directes d’enquêtes était noble, mais elle s’est pervertie. Il y avait une pression qui était malsaine. Les enquêtes, ça traite avec des personnes, pas des numéros. Il y a des enquêtes qui prennent cinq minutes… Et d’autres qui prennent cinq ans. »

Pour André Durocher, la mise au rancart de la supervision directe des enquêtes met fin à une pression indue imposée aux enquêteurs, celle de « faire du chiffre » en fermant des dossiers selon des paramètres irréalistes de durée d’enquête.

Quant à l’assistant-directeur Lalonde, il est en prêt de service du SPVM à l’Association des directeurs de police du Québec. Il m’a répondu qu’il n’était pas autorisé à commenter le dossier. 

***

Depuis que j’ai écrit l’histoire de Charles Beauregard, des gens au SPVM m’ont contacté pour me dire que la sergente-détective Châteauneuf est une bonne enquêteuse.

Je n’en doute pas.

Peut-être a-t-elle été victime d’une pression systémique qui lui a fait tourner les coins ronds dans son enquête sur Charles Beauregard. C’est possible, comme je l’évoque ci-haut.

Mais reste qu’on a arrêté, coffré et fait accuser un homme pour un geste invraisemblable – selon les mots de la juge Isabelle Therrien – sans même se donner la peine d’interroger tous les témoins potentiels de l’incident imaginaire.

Et ça, pour tous les citoyens de Montréal, c’est inquiétant.

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Note au commandant Côté

Le commandant des Crimes majeurs du SPVM, Pascal Côté, a défendu, à l’interne, le travail de l’enquêteuse Lanie Châteauneuf, désormais affectée aux crimes sexuels.

C’est de bonne guerre de défendre un membre de l’équipe auprès des troupes. Rien à redire là-dessus.

J’aimerais cependant dire au commandant Côté que ce qu’il qualifie de harcèlement de ma part face à l’enquêteuse Châteauneuf tient à trois courriels envoyés au début de cette enquête.

Au lieu de tirer sur le messager, je suggère au commandant Côté de demander à Mme Châteauneuf pourquoi elle a omis d’interroger deux témoins cruciaux dans une affaire où elle s’est fait rouler dans la farine par une fabulatrice qui a été complètement discréditée en cour.

C’est ça le fond de l’affaire, c’est ça qui a fait atterrir la sergente-détective Châteauneuf dans La Presse.

Rien d’autre.

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