Le saut de géant de Franky Zapata

Les mini-réacteurs installés sous ses pieds lui ont permis de réaliser un de ces sauts de géant qui changent la face du monde, prophétisent ses fans. Un siècle après l’aviateur Louis Blériot, l’inventeur marseillais a relié les côtes françaises à l’Angleterre en 22 minutes, sur une planche volante qui a l’air d’un jouet.

Cousu au niveau de la poitrine, sur sa combinaison noir et rouge, un plastron hexagonal arbore un Z. Comme Zapata. Il rappelle le célèbre S de Superman.

Franky Zapata a toujours voulu voler comme un super-héros. Et pas seulement pour émerveiller son fils de 9 ans, Matt. Il est le premier homme à voler comme un oiseau au-dessus de la Manche, grâce à un drôle d’engin tout droit sorti de son imagination. Qui aurait pu croire cet exploit réalisable ? Lui et seulement lui. Un garçon obstiné, qu’on avait du mal à prendre au sérieux. Et pourtant, ce Zapata a du génie. À 40 ans, il évolue dans un monde réservé aux enfants, où le champ des possibles reste infini.

Claude Zapata, son père, s’étonne encore : « Quand je le vois voler, j’ai du mal à réaliser. Pourtant, c’est mon fils et je sais de quoi il est capable. » Claude reconnaît que Franky a toujours été très bricoleur – « un peu trop, même ».

Sa mère, Jeanne, précise que, dès 3 ans, « il démontait tous ses jouets pour en reconstruire d’autres ».

À 16 ans, malgré une bonne moyenne générale, il quitte l’école, où il s’ennuie, et préfère travailler comme maçon dans l’entreprise paternelle. L’année suivante, Franky découvre la motomarine et décide de tout plaquer, avec l’accord du papa, pour devenir pro. « J’étais fait pour ça », raconte-t-il. La preuve : il intègre aussitôt une grosse écurie et gagne très vite les Championnats d’Europe puis les Championnats du monde.

En plus des compétitions, il teste les moteurs en tant que pilote d’essai. La mécanique le passionne ; il bricole dans son garage, s’amuse toujours à démonter les rouages pour créer de nouveaux jouets. « Quand tu as compris comment ça fonctionne, tu peux tout développer, dit-il dans un sourire. Même un moteur d’avion ! »

L’idée folle

À 29 ans, il fonde sa société, Zapata Racing, pour développer ses propres prototypes. Et deux ans plus tard, il a une idée folle. « Je travaillais sur la propulsion des turbines, raconte-t-il, et je me suis aperçu que la poussée atteignait 1,2 tonne. Je me suis dit que, si j’acheminais toute cette puissance dans un tuyau de pompier, je pourrais propulser un humain. »

Avec cette découverte resurgit son rêve d’enfant. Franky voulait devenir pilote d’hélicoptère. Mais, daltonien, il n’est pas allé plus loin que la visite médicale. Recalé.

« En fixant le tuyau sur une planche et en utilisant la puissance de la motomarine, j’allais voler sur un skateboard comme Marty McFly dans Retour vers le futur », dit-il.

C’est ainsi que naît le Flyboard, en 2011, avec une planche de wakeboard achetée chez Decathlon. Dans l’émission La France a un incroyable talent, le joujou fait sensation. Les pieds du pilote sont fixés sur la plateforme. Des turbines de la motomarine projettent l’eau sous haute pression. Le pilote évolue à 15 mètres de haut.

Très vite, les bases nautiques du monde entier veulent s’en équiper. En quelques mois, Zapata Racing va engranger 900 000 euros de bénéfices. En cinq ans, l’entreprise fabrique et vend 10 000 Flyboards. En Chine, aux États-Unis, en Europe, de nombreux spectacles aquatiques présentent l’attraction.

Et, comme dans la tête de Zapata une idée chasse la précédente, la plupart des revenus générés sont immédiatement réinvestis dans la réalisation d’un nouveau fantasme. « Tout de suite, je me suis dit que, si j’arrivais à enlever le tuyau, je serais comme Iron Man… »

Il y pense pendant quatre ou cinq ans. Puis, un jour, il se donne six mois pour mettre au point sa nouvelle machine. Il s’enferme avec un ami mécanicien dans son garage-atelier. Ensemble, ils ont l’idée d’utiliser des mini-réacteurs, et mettent au point un logiciel.

« Cela aurait dû prendre un an, reconnaît Franky. On a mis un mois. Quand je suis sur un projet, le rythme de travail est élevé. Il n’y a pas de répit. » Le premier essai s’effectue dans son sous-sol. « La machine est partie. J’ai eu deux doigts arrachés, raconte-t-il. Heureusement, on a pu me les recoudre. »

Au deuxième essai, en mars 2016, il vole avec un sac à dos rempli de kérosène et dirige son engin grâce aux mouvements du corps et à une manette qui pousse ou réduit les gaz. Dans son casque, en vision haute, il a les données GPS, la vitesse, l’altitude et le niveau de carburant. Sa machine peut s’élever à 150 mètres d’altitude et atteindre 180 km/h.

Objet volant non identifié

Seulement, légalement, le Flyboard Air est un ovni, un objet volant non identifié. Pour obtenir une homologation, il va falloir prouver qu’il ne pose de problèmes de sécurité ni pour son pilote ni pour la population. Sous sa combinaison, il porte un gilet de sauvetage qui se gonfle automatiquement en cas de chute dans l’eau. « Et en un clic, je peux me délester de la machine. »

En attendant la réponse de la Direction générale de l’aviation civile, il continue ses essais, non loin de son atelier d’où il peut s’élancer sans danger vers la mer. Un matin, les gendarmes débarquent et le conduisent au poste. Les riverains se sont plaints. Photos, prise d’empreintes, fichage… Le Flyboard Air, à plein régime, fait le bruit d’un avion à réaction. L’inventeur s’énerve : « J’ai engagé des millions dans ce projet, j’ai payé mes impôts, et on me traite comme si j’étais un criminel ! » 

Peu de temps après, les tracasseries administratives s’adoucissent. Zapata obtient l’autorisation d’effectuer des essais deux fois par semaine durant une heure et demie maximum. L’armée française s’intéresse de plus près à son invention. Huit mois plus tard, il fait sensation lors du défilé du 14 Juillet. Le ministère des Armées a accordé à l’entreprise Zapata Racing 1,3 million d’euros de subventions pour développer un « easy fly », une version de son engin plus facile à piloter. Une plateforme avec deux tiges verticales, qui permettent de rester debout sans difficulté. « On pourra apprendre à voler à n’importe qui en 30 minutes », assure Zapata.

Il travaille aussi sur une version sans pilote qui pourrait servir de civière pour rapatrier des blessés ou transporter du matériel. Mais son prochain défi s’inspire, encore une fois, du cinéma. C’est un modèle courant dans Blade Runner, Le cinquième élément ou Total Recall. Lui veut être le premier à commercialiser une voiture volante… « Elle sera prête en 2020 », promet-il. Franky Zapata, l’homme qui a la manie de faire de la science-fiction une réalité.

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