La crise identitaire du Front national

Discret depuis sa déroute aux dernières élections françaises, le Front national revient dans l’actualité ce week-end avec un « congrès de la refondation » très attendu. Le parti d’extrême droite en profitera notamment pour soumettre un nouveau nom à ses membres, question de repartir sur de nouvelles bases. Cette manœuvre suffira-t-elle ? 

Nouveau nom, nouvelle virginité ?

Le parti d’extrême droite profitera de son congrès à Lille, ce week-end, pour proposer un nouveau nom à ses membres. Un « rebranding » controversé chargé de symboles.

Le Front national (FN) souhaite se doter d’un nouveau nom. Mais rien n’indique qu’il changera de ligne idéologique.

Alors que le parti d’extrême droite tient son « congrès de la refondation », demain et dimanche à Lille, on ne sait toujours pas comment celui-ci compte se rebaptiser. Mais « Nouveau Front », « Solidarité nationale », « Le Parti de la France française » et les « Nationaux » font partie des différentes options qui pourraient être proposées aux adhérents.

Parmi les raisons évoquées pour ce changement de nom, la présidente du parti, Marine Le Pen, a expliqué que « Front national » avait une connotation un peu trop « militaire » pour une formation aspirant à gouverner et à fédérer la France.

Pour les experts, ce « rebranding » permettrait surtout à la formation de repartir sur de nouvelles bases en se débarrassant d’un nom stigmatisé, encore fortement associé à son fondateur Jean-Marie Le Pen, dont les propos controversés et xénophobes ont plus d’une fois dérangé.

« Cela fait partie du processus de dédiabolisation du parti. Pour plusieurs, le nom Front national reste un barrage, associé à l’image de son ancien chef Jean-Marie Le Pen. Pour le parti, c’est un héritage lourd à porter. »

— Bruno Jeanbart, de la maison de sondages Opinion Way

Cette simple modification permettra-t-elle au parti de se refaire une virginité ? Peu probable, estime Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite en France.

« Cette histoire de changement de nom me semble un peu montée en épingle, dit-il. Ce qui importe dans l’histoire des partis politiques, ce n’est pas tant le nom que les idées qu’ils défendent. Or, quand on regarde le programme qui est défendu aujourd’hui par Marine Le Pen, on s’aperçoit que, mis à part sur la question de l’appartenance à l’Europe, qui demande clarification, son programme reste exactement le même, sur l’identité et l’immigration notamment. Et la raison est que, s’il changeait sa ligne de manière significative, il perdrait énormément d’électeurs. »

Même son de cloche chez Jean Petaux, professeur à Sciences Po Bordeaux, qui voit là une simple opération cosmétique. La politique populiste de Marine Le Pen semble certes moins radicale que celle de son père. Mais il faudra plus qu’une simple retouche pour faire oublier les origines du parti.

« Quel que soit le nom du FN, résume-t-il, ça apparaîtra toujours comme l’entreprise Le Pen père et fils. »

Et Jean-Marie ?

Comptez, du reste, sur Jean-Marie Le Pen pour entretenir ce fonds de commerce. Même s’il a été exclu du parti par sa propre fille, le fondateur du Front national continue de faire sentir sa présence – encombrante, diront certains – par ses coups de gueule et ses provocations. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si celui-ci a choisi de lancer le premier tome de ses mémoires le 1er mars, quelques jours avant le congrès organisé de Lille, où l’on votera en outre pour lui retirer son titre de président d’honneur.

Publié chez Muller, petit éditeur catholique de droite, Fils de la Nation raconte la jeunesse et les années militaires de Jean-Marie Le Pen, jusqu’à la naissance du Front national en 1972 (voir extraits en onglet 3). On parle déjà d’un succès de librairie. Les 50 000 premiers exemplaires ont été épuisés avant même leur sortie, preuve que Le Pen père, 89 ans, continue de fasciner. Signe des temps : le magazine Le Point l’a même mis en couverture de son plus récent numéro, arguant que ses mémoires étaient un « document politique attendu ».

Marine Le Pen a assuré que la sortie du livre ne perturberait pas le déroulement du congrès. Mais la « refondation » du FN sera peut-être plus compliquée si le fantôme du père rôde toujours en coulisses. Ce dernier n’a d’ailleurs pas caché son opposition au changement de nom de la formation, estimant qu’il s’agissait d’une « véritable trahison » pour les électeurs.

« Quand un bateau a une avarie, ce n’est pas le bateau qu’il faut changer mais l’équipage, l’état-major », a déclaré celui qui a dirigé le parti pendant 40 ans.

Marine et Marion

Le Front national s’est fait très discret depuis son échec à l’élection présidentielle. Certains avaient cru un instant à la victoire possible de Marine Le Pen. Mais la patronne s’est tirée dans le pied avec sa désastreuse performance face à Emmanuel Macron lors du débat entre le premier et le second tour de scrutin. Résultat, le parti s’est effondré aux législatives de juin, ne remportant que huit sièges sur la cinquantaine attendue. Dans la foulée, le grand stratège du parti, Florian Philippot, a fini par claquer la porte pour fonder son propre mouvement, Les Patriotes.

Personne ne conteste pour l’instant le leadership de « Marine », 49 ans. Mais l’ombre de sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, continue de grandir à l’arrière-plan. Bien qu’officiellement retirée de la politique, la jeune femme de 28 ans a fait un retour remarqué, il y a deux semaines, lors d’un rassemblement conservateur près de Washington, où elle a notamment encensé la politique protectionniste de Donald Trump et dénoncé l’islamisation de la France. 

Au FN, les plus radicaux estiment que « Marion » devrait mener les troupes au cours de la prochaine campagne présidentielle, en 2022. Une possibilité que Marine Le Pen elle-même n’écarte pas, ayant récemment déclaré qu’elle était prête à « soutenir » tout candidat qui serait « mieux placé » qu’elle pour remporter l’élection.

Le nouveau nom du Front national sera soumis au vote des adhérents dans les jours suivant le congrès. Aux dernières nouvelles, ceux-ci étaient assez divisés sur la question. C’est le cas d’Alexis Salmon, élu FN à Wattrelos, en banlieue de Lille, qui considère la chose comme « assez secondaire ».

« Ce qui compte avant tout, c’est le fond, conclut le conseiller municipal, après avoir observé un long silence. Mais s’il faut tirer un trait sur le passé pour rassembler davantage, alors je dis pourquoi pas ? »

Le FN en six dates

27 octobre 1972

Jean-Marie Le Pen fonde le Front national sur les cendres du parti Ordre nouveau.

Juin 1984

Après 10 ans dans la marge, le FN enregistre ses 10 premiers élus aux élections européennes.

Septembre 1987

Jean-Marie Le Pen affirme que les chambres à gaz (et donc l’Holocauste) ne sont qu’un « détail de l’Histoire ». Un dérapage qui hante encore le FN.

2002

L’impensable se produit. Jean-Marie Le Pen passe au second tour de l’élection présidentielle. Il sera battu par Jacques Chirac à 82 % contre 18 %.

2011

Poussé vers la sortie, Jean-Marie Le Pen est remplacé à la tête du parti par sa fille Marine. Qui change progressivement l’image du FN en lui donnant un visage plus populaire, voire populiste.

2017

La montée du FN se confirme. Tout comme ses limites. Bien que battue par Macron, Marine Le Pen remporte 34 % des voix au second tour, un sommet historique pour la formation. Un mois plus tard, le parti s’effondre aux élections législatives avec seulement huit députés. « Ce qui explique l’échec de Marine Le Pen n’est pas son héritage, mais son programme, explique le politologue Jean-Yves Camus. Il y a effectivement plus de Français qui sont prêts à la suivre, mais il n’y en a pas suffisamment… »

Provocations, règlements de compte et souvenirs émus

Extraits du nouveau livre de Jean-Marie Le Pen, Fils de la Nation

Sur de Gaulle

« L’histoire a avalisé le jugement militaire du général de Gaulle mais cela ne délégitime pas pour autant l’action politique du maréchal Pétain, ni la position morale des Français qui l’ont suivi. Si de Gaulle a eu de la vista, Pétain n’a pas manqué à l’honneur en signant l’armistice. »

« En apparence il y a deux de Gaulle, le rebelle de 1940 et le chasseur de rebelles de 1961. Mais tous les deux, ensemble, forment pour moi un faux grand homme dont le destin fut d’aider la France à devenir petite. »

Sur la guerre d’Algérie

« On a parlé de torture. On a flétri ceux qui l’avaient pratiquée. Il serait bon de définir le mot. Qu’est-ce que la torture ? Où commence-t-elle, où finit-elle ? Tordre un bras, est-ce torturer ? Et mettre la tête dans un seau d’eau ? […] Oui, l’armée française a bien pratiqué la question pour obtenir des informations durant la bataille d’Alger, mais les moyens qu’elle y employa furent les moins violents possibles. Y figuraient les coups, la gégène et la baignoire, mais nulle mutilation, rien qui touche l’intégrité physique. »

Sur sa fille Marine

« Sa stratégie et son stratège se sont plantés […]. En s’appliquant à me rendre ringard, elle s’est éclaboussée dans la manœuvre par son échec, et sans doute le Front national aussi, ce qui est plus grave… Un sentiment me domine quand j’y pense : j’ai pitié d’elle. »

Sur ses goûts musicaux éclectiques

« Des berceuses apprises de ma mère, des cantiques de ma grand-mère, des chants de marins de mon père, de la variété française de Tino Rossi à Céline Dion, des chansons à boire, du carabin gaillard, de tout vraiment, de quelque bord et de quelque inspiration que ce soit, des chants de la légion dont certains viennent de la Wehrmacht, les chansons de la Commune de Paris ou des républicains espagnols, d’autres anarchistes, quelques-unes fascistes et monarchistes bien sûr […]. »

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